Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier


« La couleur est la métaphore de la curiosité »


Jusqu’au 12 avril prochain, l’exposition EXTREME HOTEL de Raymond Depardon marque à la fois la réouverture attendue du Pavillon Populaire et le retour du photographe. Fidèle à Montpellier, fidèle à un lieu d’exposition qui a su accompagner l’œuvre du photographe dans la durée. En 2022, Communes avait rencontré un succès public indéniable. Quelques mois plus tard, le don exceptionnel de près de deux cents tirages au musée Fabre venait sceller cet attachement. EXTREME HOTEL s’inscrit dans cette continuité.

Le projet est conçu comme une carte blanche. Raymond Depardon a souhaité ouvrir ses archives couleur. Il confie aux commissaires Marie Perennès et Simon Depardon un ensemble de photographies couvrant plus de soixante années de pratique. L’exposition réunit près de cent cinquante images réalisées entre les années 1960 et aujourd’hui.

Le titre renvoie à un lieu précis. EXTREME HOTEL est le nom d’un hôtel d’Addis-Abeba où le photographe aime séjourner. Un lieu simple, sans prétention, un point d’ancrage. « Un endroit calme d’où regarder le monde », selon les mots des commissaires. Cette formule éclaire tout le parcours.
L’exposition suit cette idée directrice. Prendre le temps. Regarder. S’arrêter. Loin de la vitesse contemporaine, Depardon nous rappelle « l’importance de prendre le temps d’observer ce qui nous entoure ».

Raymond Depardon - Extreme Hotel au Pavillon Populaire, Montpellier © Raymond Depardon-Magnum Photos
Raymond Depardon – Extreme Hotel au Pavillon Populaire, Montpellier © Raymond Depardon-Magnum Photos

Sur les réseaux sociaux, Marie Perennès explique : « Ce titre, qui nous a été soufflé par Raymond, était une jolie façon de rendre hommage à son travail en couleur. Il renvoie à sa façon d’arriver dans un pays et de s’intéresser avec énormément de curiosité aux villes, à leurs habitants, aux lumières, aux aplats de couleurs, qu’il croisait et qu’il cherche à saisir avec douceur, comme on le retrouve dans l’exposition ».

Une scénographie irréprochable

    Dès l’entrée, la scénographie s’impose par sa sobriété. Rien n’est décoratif. Rien n’est appuyé. Les espacements sont justes. Les œuvres dialoguent sans se parasiter. Le Pavillon Populaire retrouve ici une lisibilité exemplaire.
    L’accrochage est d’une grande précision. Les respirations maîtrisées. Les commissaires ont manifestement pris le parti de laisser les images agir par elles-mêmes, sans dispositif spectaculaire.

    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier
    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier

    L’éclairage mérite une mention particulière. Il est rigoureux, homogène et discret. La lumière accompagne la photographie sans jamais s’imposer.
    L’absence quasi totale de reflets est à souligner. À de très rares exceptions, les images se regardent sans gêne. Les tirages sur dibond ou l’usage de protections antireflet témoignent d’un respect attentif au regard des visiteuses et visiteurs. Ce confort visuel n’est jamais anodin. Il permet une relation directe à l’image…

    « La couleur, point de départ d’une photographie plus libre, plus personnelle et plus intime »…

    Le parcours débute dans l’enfilade de la galerie située à gauche. Cet espace instaure d’emblée une relation intime avec l’œuvre. Les séries La Terre des Paysans et La Datar y sont présentées avec une justesse remarquable.

    La première série évoque avec retenue les origines paysannes du photographe. Né dans une exploitation agricole de la vallée de la Saône, Raymond Depardon revient à un monde longtemps tenu à distance par les contraintes de l’actualité. « La couleur accompagne ce retour à la terre, à l’enfance, à ce qui l’a formé », rappelle le texte de salle.

    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier
    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier

    L’accrochage met en valeur cette dimension intime. Sept grands formats sont présentés sans effet de surcharge. Le regard peut s’attarder sur les visages, les regards, les gestes, les paysages. Les photographies consacrées à Marcel et Raymond Privat, au hameau du Villaret en Lozère, donnent à l’ensemble un caractère singulier.

    Elles font écho à la relation que Depardon a entretenue avec ces paysans, à des territoires proches de Montpellier et à l’exposition « Communes » présentée au Pavillon Populaire en 2022. Cette proximité géographique renforce la résonance de la série et inscrit l’exposition dans une réalité concrète. Le portrait de Marcel, devenu timbre-poste, agit comme un point d’ancrage et incarne « une France rurale qui disparaît peu à peu ».

    La série La Datar poursuit cette exploration du territoire. En 1984, la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire confie à plusieurs photographes une mission de documentation du paysage français. Depardon y participe en traitant un sujet personnel. Modifiant radicalement sa pratique, il photographie alors à la chambre La ferme du Garet. En privilégiant les images réalisées à l’intérieur de la maison, l’exposition met l’accent sur une vision intime du lieu de son enfance. La sélection opérée ici est remarquable.

    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier
    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier

    L’accrochage souligne la cohérence de cette série. Les images s’enchaînent avec une grande fluidité. Des détails apparemment anodins deviennent des motifs récurrents. Une toile cirée, un papier peint, une lumière rasante…
    L’exigence du travail à la chambre ouvre ensuite sur les grands formats de la série USA…

    Sur des fonds bleu foncé, la séquence Press Color occupe une position centrale dans cette première partie du parcours. Elle est, à juste titre, incontournable. Elle retrace le parcours du photojournaliste. De l’Algérie au Liban en passant par l’Afghanistan, le Vietnam, le Chili, l’Inde, le Pakistan et le Bangladesh ou encore Abu Dhabi. De l’enlèvement du Petit Peugeot aux voyages d’Élisabeth II ou de Jean-Paul II, en passant pas les élections américaines de 1968, l’affaire Claustre, les Jeux Olympiques de 1964 à 1976.

    Raymond Depardon - Extreme Hôtel au Pavillon Populaire de Montpellier - Photo Aloïs Aurelle
    Raymond Depardon – Extreme Hôtel au Pavillon Populaire de Montpellier – Photo Aloïs Aurelle

    Cette section est le résultat d’un important travail de recherche des deux commissaires à la médiathèque du patrimoine et de la photographie où sont conservées les archives de Raymond Depardon. Marie Perennès souligne : « En effectuant ce travail de recherche, on s’est très vite aperçu qu’en plus des photographies noir et blanc pour lesquels il est très connu en tant que photo reporter, il avait systématiquement un appareil avec une pellicule couleur pour essayer d’accrocher la couverture des magazines. À cette époque les photographies couleurs, elles étaient soit en couverture des magazines soit dans des encarts publicitaires et le reste à l’intérieur était en noir et blanc. On a essayé de retracer ici l’histoire de l’apparition finalement de la photographie couleur dans la carrière de Raymond Depardon ».
    Il faut souligner la diversité des supports présentés : tirages, couverture de magazine, coupure de presse, planches-contact, diapositives et la volonté de donner du rythme à Press Color.

    Toutefois, l’accrochage apparaît un peu trop dense, roboratif et académique et les reflets sont parfois gênants. L’ensemble manque légèrement de surprise. On sent ici un respect scrupuleux de l’archive, mais aussi une certaine retenue formelle. Ce matériau historique imposait-il une telle rigueur ? Un peu plus de rythme ou de variation, quelques grands tirages auraient sans doute apporté davantage de dynamisme à cette séquence centrale.
    Cette section est néanmoins essentielle pour comprendre le cheminement de Depardon. Elle montre comment la couleur, d’abord au service de la presse, devient progressivement « le point de départ d’une photographie plus libre, plus personnelle et plus intime ».

    Une « photographie de l’errance »…

    La nef centrale du Pavillon Populaire accueille trois séquences majeures de l’exposition : USA, EXTREME HOTEL et Glasgow. Leur présentation est absolument remarquable. Accrochage et éclairage sont parfaitement maîtrisés et mettent en valeur des tirages d’une exceptionnelle qualité.

    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier
    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier

    La série USA impressionne d’emblée par ses très grands formats. Réalisée à la chambre photographique entre 2019 et aujourd’hui, elle est présentée ici pour la première fois. Stations-service, restaurants de bord de route, non-lieux deviennent les sujets d’une exploration attentive.
    L’angle frontal, la précision du cadrage, la qualité des tirages confèrent à ces images une présence presque architecturale. L’accrochage laisse une distance suffisante pour que le regard puisse embrasser l’ensemble. Les correspondances entre les images sont subtiles. Rien n’est démonstratif, tout est fascinant.
    Face à ces huit paysages fascinants, quelques-un·es percevront les échos de la guitare de Ry Cooder dans les premiers plans de Paris, Texas, d’autres la voix de Jevetta Steele dans le Calling You de Bagdad Café…

    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier
    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier

    La séquence EXTREME HOTEL réunit une sélection inédite d’images issues de plusieurs séries réalisées dans différents endroits du monde entre 2004 et 2019. Le texte de salle met en exergue une citation de Depardon qui résume parfaitement qu’elle pouvait être l’intention du photographe lors de ces prises de vue.

    « Je veux me confronter aux lumières, au hasard, forcer ma curiosité, m’ouvrir, briser mes idées reçues, exorciser cette peur du monde »…

    Dégagée des contraintes du photojournalisme, cette « photographie de l’errance » ne poursuit aucun objectif explicite. Elle explore une relation plus libre à la couleur et au monde. En se détachant de la recherche du moment décisif, Raymond Depardon revient fréquemment sur les lieux de ses anciens reportages. Il y déambule sans attente ni nostalgie, faisant usage de la couleur pour son propre plaisir, porté par un rapport nomade et solitaire au monde. Le cadrage, souvent en hauteur et en format vertical, met en valeur le sujet, mais révèle aussi avec subtilité la présence discrète du photographe.

    Depardon parle de ces images comme « un couloir avec des nuages, des chaussées où tout se mélange ». Cette métaphore trouve ici une traduction spatiale très juste.
    L’utilisation de faux piliers dans la nef est particulièrement réussie. Ces éléments multiplient les perspectives. Ils créent des points de vue variés. Ils invitent à la déambulation, à la découverte et à la contemplation. Ils rappellent peut-être, de manière diffuse, l’architecture de l’hôtel d’Addis-Abeba.

    La série Glasgow commandée et refusée par le Sunday Times est longtemps restée inédite. Enrichie par une cinquantaine d’images retrouvées dans les archives du photographe, elle est judicieusement présentée sous la forme d’une projection en triptyque. L’enchaînement des photographies invite à suivre sa déambulation, à éprouver l’atmosphère de la ville marquée par la crise économique et à saisir ce qui a retenu son regard.

    Raymond Depardon - Extreme Hôtel au Pavillon Populaire de Montpellier - Photo Aloïs Aurelle
    Raymond Depardon – Extreme Hôtel au Pavillon Populaire de Montpellier – Photo Aloïs Aurelle

    Cependant, cette projection manque légèrement de rythme. La succession des images est parfois trop régulière. Un montage plus contrasté aurait peut-être renforcé l’impact émotionnel. Malgré cela, la puissance de ces images justifie pleinement cette présentation.

    Jouer avec les cadrages, les lumières et la couleur…

    La dernière partie du parcours se déploie dans les espaces en enfilade de la seconde galerie. Trois séquences s’y succèdent. Carthagène. Tokyo. Méditerranée. Leur présentation est d’une grande élégance.

    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier
    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier

    À Carthagène, Depardon revient plus de vingt ans après un premier tournage. Il déambule avec un Plaubel Makina W67. Le format moyen, plus large que le 24×36, élargit le champ de vision. Les images restituent une atmosphère. Elles témoignent d’une mémoire visuelle sans nostalgie.

    La série Tokyo est d’une grande liberté. Depardon y retourne sans commande, plus de cinquante ans après les Jeux Olympiques de 1964. Il marche. Il regarde. Il photographie. Les images sont simples. Elles surgissent du quotidien. La lumière guide le regard.


    Comme pour les séries de la séquence EXTREME HOTEL, ici, tous les cadrages sont en hauteur et les formats verticaux. Depardon confiait peu avant le vernissage : « C’est les Japonais qui ont fait ce format, pour les touristes et les amateurs. Comme ça en hauteur, avant même que le téléphone existe… ». Puis il précise avec un sourire malicieux : « Les journaux aiment bien ça… Parce que ça fait une seule page et pas deux ! » En s’éloignant, il ajoute « Maintenant, on fabrique des appareils numériques en hauteur… », avant de conclure « Mais c’est dur la hauteur ! »

    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier
    Raymond Depardon – EXTREME HOTEL au Pavillon Populaire à Montpellier

    Le parcours se termine avec une séquence intitulée Méditerranée. Ces images réalisées dans les années 1960 et 1970 montrent plusieurs visages de Beyrouth avant la guerre puis pendant les affrontements. Jouant avec la lumière et les couleurs, Depardon montre avec délicatesse comment la vie peut coexister avec la guerre…

    Une exposition cohérente et généreuse

    EXTREME HOTEL réussit un équilibre rare. Elle donne à voir une œuvre ample sans l’écraser sous la rétrospective. Elle propose un parcours lisible sans simplification. Elle assume des partis pris tout en laissant une grande liberté de regard.
    La cohérence de l’ensemble tient autant au choix des images qu’à leur présentation. La scénographie accompagne le propos sans le surligner. Le visiteur est invité à ralentir.

    Raymond Depardon affirme que « la couleur est la métaphore de la curiosité ». Cette phrase pourrait servir de fil conducteur à toute l’exposition. Elle éclaire une œuvre qui n’a jamais cessé de se transformer, sans renier ses origines.
    En sortant du Pavillon Populaire, on garde en mémoire des images, des lumières, des silences. On garde surtout le sentiment d’avoir partagé un regard. Un regard posé, attentif, sans effet. Un regard qui continue d’observer le monde. Très vite émerge l’envie de reprendre le chemin d’EXTREME HOTEL…

    Commissariat : Simon Depardon et Marie Perennès
    Scénographie : Perrine Villemur
    Éclairage : Christophe Guibert et Valentin Bene
    Tirage et encadrement : Dupon, Paris (Florent Lepsch, Florence Clec’h, Daniela Fetzner, Thierry Letourneur, Jules Gorce et Ferhat Mansouri. Atelier d’encadrement Image de demain, Montpellier (Claire-Sophie Péchinot).

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