Du 3 avril au 7 mai 2026, la Galerie Zemma accueillera « Trame(s) », une exposition consacrée au travail de Mehdi Moutashar. Dans un billet à propos de la publication d’une remarquable monographie coéditée par Bernard Chauveau Édition et les éditions Méridianes, on soulignait que cet artiste d’origine irakienne, qui vit à Arles depuis 1974, était malheureusement trop peu montré dans la région. C’est donc beaucoup d’intérêt que l’on attend de découvrir ce nouveau projet dont on trouvera ci-dessous le texte de présentation transmis par le galeriste Marc Ragouilliaux.
On a déjà évoqué ici les trop rares occasions de voir le travail de Mehdi Moutashar, notamment à Montpellier, sur les cimaises de la galerie AL/MA en 2012, 2016 (Lastic) » et 2021 (Racines carrées), ainsi que dans quelques expositions collectives à Arles ou à Aniane.











La rencontre avec l’œuvre de Mehdi Moutashar reste toujours un moment captivant où l’on reste subjugué par la force et la maturité qu’elle exprime au travers d’une pratique « minutieusement et patiemment façonnée depuis un demi siècle ». Une œuvre subtile et rigoureuse « orchestrée dans une chorégraphie toujours renouvelée des angles et des plis ». Une démarche « fondée sur l’idée de mesure, qui se rattache aussi bien aux fondements de l’art arabo-musulman, et plus particulièrement à l’arabesque, qu’à ceux du minimalisme géométrique, mais témoigne surtout d’une approche globale et sans limites de l’espace, où sols, murs, plafonds et ligne d’horizon relèvent d’une même unité ».
« Trame(s) » prendra la suite du très beau projet consacré à Albert Ayme, avec lequel Mehdi Moutashar partage certainement un intérêt constant pour le carré et le temps. Toutefois, comme le souligne Amin Alsaden dans « Un questionnement incessant », essai qui ouvre la monographie déjà citée, l’artiste « ne s’intéresse pas à la peinture, mais au temps et à l’espace, voire à la topographie »…

Un peu plus loin, le curateur, écrivain et enseignant analyse : « La pratique transgressive de Moutashar échappe à toutes ces catégories conventionnelles grâce à un ensemble de procédés puissants mais rudimentaires qu’il a développés au fil du temps, et qui caractérisent aujourd’hui la majeure partie de son travail.
D’une part, l’artiste fait toujours preuve d’une admirable économie de moyens, qui donne lieu à des compositions cohérentes dépourvues d’éléments superflus. On retrouve généralement dans son œuvre un intérêt constant pour le carré qui, pour lui, est la plus construite, et donc la plus intellectuelle, des formes élémentaires ; celui-ci s’accompagne d’une exploration de schémas géométriques complexes basés sur le carré, dans lesquels il perçoit des constructions symphoniques exceptionnelles aux possibilités infinies. On y rencontre souvent une modélisation savamment orchestrée de l’espace, son ultime terrain de jeu. Mais plus que tout, il semble s’appuyer sur un certain nombre de stratégies distinctes, telles que le pli, la contiguïté, l’aplat, la trace, la superposition, les transpositions, la modularité, les liens et le rythme. Les plis ajoutent de la tridimensionnalité aux différents plans. Les contiguïtés créent des tensions et des contrastes qui produisent une impression de directivité et de dynamisme. Les aplats permettent aux trames et à la sérialité de générer des compositions spatiales étendues.
Les traces impliquent des fragments qui évoquent des figures reconnaissables ou révélatrices de systèmes sous-jacents. La superposition donne une sensation d’épaisseur et de substance, même lorsque les compositions sont techniquement plates. Les transpositions testent les limites des modifications des formes familières, y compris celles des lettres arabes. La modularité se retrouve dans des ensembles plus grands constitués d’unités répétées à l’identique, afin de traduire l’idée d’ordre et de dimension. Les liens concernent généralement des œuvres qui réorientent leurs formes en se pliant à l’angle du sol et du mur, pour mettre en évidence et renforcer les limites de l’espace.
Le rythme organise tous ces éléments selon des proportions spécifiques et harmonieuses ».
Parmi les œuvres qui seront présentées à la galerie Zemma, on devrait retrouver une installation au sol composée de carrés en « briques » de bois brûlé dont le centre est rempli de pigment bleu outremer, assez proche de celle qu’il avait montré il y a bientôt dix ans à la Chapelle Sainte Anne dans « Lignes de vie », en compagnie de jeunes artistes du territoire.


Mehdi Moutashar – Installation au sol à partir de carrés en « briques » de bois brûlé dont le centre est rempli de pigment bleu outremer. Eglise Sainte-Anne, Arles et Quatre carrés, 2024. Bois peint et fil élastique. 200 x 220 x 4 cm. ©Mehdi Moutashar, ADAGP Paris, 2026
Sont également annoncé Par 7 (2009), un triptyque en papier découpé, un Carré encadré, en bois peint qui pourrait être celui de 2011 et plusieurs œuvres utilisant le fil élastique qui est une de ses signatures depuis le milieu des années 2010 (Quatre carrés, 2024).
« Trame(s) » devrait également être l’occasion de découvrir un ensemble de pièces très récentes (Ha (lettre de l’alphabet arabe), 2025) dont quelques unes sont réalisées pour l’exposition (Huit carrés, 2026).



Mehdi Moutashar – Carré-losange, 2025. Bois. 86 x 86 x 2,7 cm ; Ha’, 2026. Bois peint et fil élastique. 120 x 125 x 4 cm et Huit carrés, 2026. Bois peint, fil élastique. 180 x 80 x 3,5 cm
On attend avec curiosité de voir comment Mehdi Moutashar installera ses œuvres dans les espaces singulier de la galerie… En 2019, à l’occasion d’une exposition à la Galerie Heidi Hoffmann, Friedberg, Allemagne, il écrivait pour le carton d’invitation :
« Mon travail suit une logique à la fois très simple et très complexe : il est entièrement fondé sur la notion de mesure, par rapport à un espace, un matériau, des dimensions, une réalité physique qui doit être saisie dans tous ses aspects.
Je travaille à la façon d’un géomètre (littéralement : celui qui mesure la terre…) en commençant par situer les quatre points cardinaux ; la question est : comment s’introduire dans l’espace concerné ?
Ce concept de mesure est en fait le premier acte d’appropriation de l’espace. Le carreleur fait exactement la même chose, en prenant en compte toute la réalité matérielle de la surface qu’il investit.
L’espace plastique est à la fois imaginaire et réel. Il s’agit pour moi de trouver un élément, issu de cet espace, qui serait comme une porte d’entrée […] ».

On reviendra naturellement sur cette exposition après son vernissage. Espérons que « Trame(s) » soit l’occasion pour les institutions et les fondations de la région de (re)découvrir l’œuvre de Mehdi Moutashar et de proposer enfin une exposition à la mesure de son travail ! On peut aussi rêver de la commande d’une de ses imposantes constructions pour un lieu patrimonial ou un espace public…
À lire ci-dessous la présentation du projet par la Galerie Zemma. Celui-ci est suivi d’une vidéo publiée à l’occasion d’« Introspection as Resistance », une exposition présentée au Mathaf : Arab Museum of Modern Art en 2023. On l’accompagne d’une transcription que l’on espère ne pas trahir les propos de l’artiste…
En savoir plus :
Sur le site de la galerie Zemma
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Mehdi Moutashar sur documentdartiste.org
Mehdi Moutashar sur le site de la Galerie Lawrie Shabibi, Dubai
Mehdi Moutashar – « Trame(s) » : Présentation par la Galerie Zemma
Mon espace imaginaire englobe aussi bien Cézanne et Klee que les poèmes japonais, le masque africain, un peu de jazz. Je me sens fils de Matisse autant que fils d’un calligraphe.
Mehdi Moutashar. Monographie Ed. Actes Sud 2014
Une profonde unité de mouvement et de mesure
Le travail de Mehdi Moutashar, commencé au tout début des années 70, croise les fondements de l’art arabo-musulman – notamment l’arabesque – et les ressources du minimalisme géométrique.
L’intérêt très ancien de l’artiste pour les sciences, mais aussi son dialogue avec la nature au cours de ses années d’enfance et d’adolescence sur les bords de l’Euphrate, sur le territoire de l’ancienne Mésopotamie, ont joué un rôle majeur dans sa relation avec l’espace et contribué à forger les deux axes majeurs de ses recherches plastique : l’importance de la géométrie et le refus de l’illustration.
Utilisant un vocabulaire de formes volontairement restreint, son travail se déploie selon des procédures purement logiques comme, dit-il, une suite de portes ouvrant indéfiniment les unes sur les autres.
Presque toujours dédiées à la figure parfaite du carré, toutes ses propositions sont construites à partir d’une trame, c’est à dire un système de mesure de l’espace, multidirectionnel et variable à l’infini, et ce quels que soient les matériaux et les techniques mis en œuvre (bois, métal, brique, miroir, pigment, fil élastique…), qui varient en fonction des situations données ; sol, mur, plafond, vide et ligne d’horizon y relèvent d’une même unité, invitant à considérer la géométrie dans son sens étymologique : mesurer la terre.
Intensité du lien entre l’œuvre et le public
Le travail de Mehdi Moutashar se tient à distance des catégories traditionnelles de l’art – peinture, sculpture, objet – et relève, quelles que soient l’échelle et les mesures, de l’idée de construction. La lecture des oeuvres repose sur un lien fondamental avec le corps du visiteur, dont seul le déplacement permet de percevoir la multiplicité de ses points de vue. La seule vérité qui vaille, comme il le dit lui-même, serait de trouver en chaque espace la porte d’entrée qui ouvre sur la multitude des autres espaces possibles en lui.
Ses réalisations dans l’espace public, que ce soit lors de sa collaboration de plusieurs années avec l’architecte irakien Rifat Chadirji, ou avec les commandes publiques (comme la construction monumentale dans un parc de Doha au Qatar), lui ont permis de développer cette exigence d’interaction avec les usagers.
Les oeuvres réunies dans l’exposition de la galerie Zemma, choisies aussi bien dans les années 80 que parmi les plus récentes, explorent l’utilisation que fait l’artiste de la trame comme programme opératoire de ses réalisations, toutes clairement en lien avec le principe de l’arabesque.
Une expérience musicale et spatiale
Les oeuvres les plus anciennes de l’exposition proposée par Mehdi Moutashar à la galerie Zemma – telle l’installation produite avec les « briques » de bois brûlé dont le centre est rempli de pigment bleu outremer, ou le triptyque de papiers découpés Par 7, ou encore Carré encadré – mettent en œuvre une trame purement orthogonale, dont tous les éléments (le plein, le vide, le noir, le blanc…) sont radicalement identiques et dont la résultante est toujours un carré : c’est le principe du carré magique. La référence à la brique, premier module de l’histoire, avec ses proportions issues d’une suite mathématique simple (épaisseur 1 largeur 2, longueur 4), y est constante.
Un peu plus tard, à partir du milieu des années 80, apparaît une trame plus complexe, fondée sur la rotation du carré à 45°, suivant un rythme qui appartient autant à la géométrie qu’à la musique : un, un et demi, un, un et demi…, l’angle droit incarnant le un.
La diagonale créée par cette subdivision et cette rotation génèrent une géométrie tridimensionnelle, aimantée par les points cardinaux. C’est le principe de l’entrelacs, fondé sur la circulation d’une ligne continue qui se développe par multiplication des axes d’orientation.
Cette nouvelle articulation générative de formes et de variantes conduites par le mouvement est toujours à la base de Quatre carrés, 2026.
Beaucoup plus récemment – à partir de 2023 et de l’installation monumentale créée pour son exposition au MATHAF (Doha) – l’artiste a recours à une troisième trame fondée sur ce qu’il appelle 1/4 de ton, c’est à dire un angle de 22°5, le quart de l’angle droit.
La complexité de cette nouvelle distribution, qui cette fois prend appui sur les quatre angles du carré, devient la source logique autant qu’inattendue de ramifications multidirectionnelles. En somme, le système produit toujours des carrés mais non générés de façon orthogonale, et dont les tracés se projettent du coup très différemment dans l’espace.
C’est ce qu’on observe dans Quatre carrés, 2024, ou Ha (lettre de l’alphabet arabe), 2025, et plus encore dans Huit carrés, 2026, qui fait partie des trois nouvelles oeuvres réalisées pour la présente exposition.
Apparu il y a une dizaine d’années dans sa pratique, l’usage du fil élastique, matériaux éminemment ludique, a constitué une étape importante dans le travail de Mehdi Moutashar. On perçoit – dans le frémissement du tracé qui ne cesse de s’élancer, dans cette ligne qui est là sans l’être, mais surtout toujours en train de se faire – ce qui relie naturellement ce nouveau processus aux périodes précédentes d’un travail qui ne cesse de se préoccuper de la continuité du mouvement.
Il est clair que le fil l’élastique, vécu comme une nouvelle façon de dessiner et, mine de rien, de faire vibrer l’apesanteur des oeuvres, se réinvente ici allègrement.
Mehdi Moutashar : « Introspection as Resistance », exposition au Mathaf : Arab Museum of Modern Art en 2023
Essai de transcription des propos de Mehdi Moutashar :
« Je vis en Europe depuis longtemps. Un jour, en rentrant chez moi, j’ai senti pour la première fois que la maison où j’habitais était réellement devenue « ma » maison. J’ai demandé à ma femme si elle avait changé quelque chose ; elle m’a répondu que non. Mais je savais que quelque chose s’était passé. Comme j’avais faim, elle m’a dit : « J’ai fait un peu de pain ». C’est là que j’ai compris : ce qui m’a confirmé que j’étais chez moi, c’était l’odeur du pain, car j’ai grandi dans une maison qui sentait toujours le pain. Ma compréhension de l’espace et de la différence entre l’espace réel et l’espace mental a trouvé une réponse à travers la calligraphie (le Khat), qui m’a donné un moyen de comprendre la question que je me posais.
L’art est la manière dont nous plaçons tout ce qui nous entoure dans le monde sous le microscope du questionnement. Mon lien étroit avec mon univers personnel n’est pas dû à de la nostalgie ou de l’émotion, mais au fait que ces questions habitent mon esprit depuis très longtemps, depuis mon enfance et mes études. Enfant, je vivais dans une zone rurale et je passais plus de temps dans les vergers qu’à la maison. Je cherchais les ombres, le mouvement des arbres et des feuilles, particulièrement celui des palmiers, et je jouais dans la terre.
Avant même de comprendre l’écriture, j’étais fasciné par les bandeaux calligraphiques au sommet des murs des mosquées. Ils étaient sur un fond bleu indigo avec des lettres blanches. Sans comprendre ce qui était écrit, je prenais un plaisir musical à suivre le tracé de l’écriture avec mon doigt. Je dessinais aussi sur le sable avec des noyaux de dattes ; le vent effaçait le dessin, je recommençais, et le vent l’effaçait à nouveau. C’était mon premier bonheur d’enfant. On retrouve ce jeu avec la calligraphie et le sable (à travers les pigments) dans les salles de l’exposition. Ce sont ces éléments qui m’ont lié à ma culture d’origine et ne m’ont jamais quitté, même en Europe.
Mon séjour en Europe a, au contraire, renforcé mon lien avec ma culture première, mais je m’y intéresse d’une manière contemporaine et non folklorique. J’utilise des couleurs simples : le bleu, la couleur du bois, le noir pour le fer et le blanc du mur. Je m’intéresse au carré car il représente la géographie du lieu : il fixe le nord, le sud, l’est et l’ouest. Comme je ne peux pas parcourir physiquement ces quatre directions, je crée une géographie plastique basée sur le point, et ce point est un carré. C’est l’unité de construction de tout mon travail depuis 1969 jusqu’à aujourd’hui. Ce point-carré est ce qui me lie à la calligraphie et à l’ornementation, qui reposent sur la même base.
Cette exposition est ma première dans un musée de cette région et j’en suis très heureux. Mon seul souhait est que les visiteurs n’essaient pas de « comprendre » l’exposition, mais qu’ils la visitent, puis tentent de se remémorer ce qu’ils ont vu. J’espère que cela fera écho en eux et ouvrira de petites fenêtres dans leur imagination sur ce qu’il est possible de créer aujourd’hui et demain. Cela me donnerait l’espoir d’avoir accompli quelque chose de petit dans cette vie ».