Neil Beloufa « Développement durable » au MRAC – Sérignan

Jusqu’au 22 octobre 2017, le MRAC (Musée régional d’art contemporain Occitanie/Pyrénées-Méditerranée) présente « Développement durable », une proposition singulière et dérangeante de Neil Beloufa.

Neil Beloufa, Développement durable au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition.
Neil Beloufa, Développement durable au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition.

En quelques années, cet artiste franco-algérien, né en 1985, a connu une trajectoire fulgurante. Après les Beaux-Arts et les Arts Déco à Paris, le CalArts (California Institute of the Arts) en Californie et la Cooper Union School à New York, il termine sa formation au Fresnoy en 2010. Neil Beloufa a exposé récemment au MoMA de New York (2016), à l’ICA de Londres (2014), à la Biennale de Lyon (2014) ou encore au Hammer Museum de Los Angeles (2013), à la Biennale de Venise (2013) et à la Fondation Ricard à Paris (2014).

On avait particulièrement apprécié la présentation des quelques pièces sélectionnées pour le Chapitre 2 des Possédées, l’an dernier à la Friche et regretté le peu de place que lui avait accordé la galerie californienne François Ghebaly lors du dixième anniversaire d’ART-O-RAMA.

Sandra Patron, directrice du MRAC et commissaire de l’exposition, lui offre ici un large espace pour ce curieux « Développement durable ». Neil Beloufa y déploie une vaste installation où des vidéos se mêlent à un ensemble de sculptures, peintures, d’objets.

Autour d’une improbable architecture, hybridation entre un comptoir de bar et un guichet de douane, l’exposition se développe entre deux structures métalliques où s’insèrent les films La domination du monde, 2012 et Monopoly, 2016.

Plongé dans une ambiance lumineuse proche de la pénombre, le dispositif conçu par Neil Beloufa place le visiteur dans une situation dérangeante face aux objets hybrides et indéterminés qu’il y rencontre.

Que sont ces étranges capsules issues d’un improbable design qui en aurait précédé les fonctions ? Peut-on s’y asseoir, s’y allonger ou s’y appuyer ? Faut-il ouvrir ce qui paraît être des rangements ? À quoi servent ces prises ? Faut-il y connecter son smartphone ? Rien ne semble interdit, mais qu’est-ce qui est autorisé ?

Pourquoi ces écrans perchés au-dessus du bar/douane renvoient-ils notre image ? Est-on surveillé ? Qu’est-ce qui affole subitement les deux caméras débarrassées de leurs coques de protection ?
À qui sont ces passeports abandonnés sur le bar ? La peinture est-elle encore fraîche ?

À l’évidence, Neil Beloufa met son visiteur dans une situation ambiguë, indécise, dans un entre-deux inconfortable, entre un présent sinistre et un futur sans doute dystopique…
Doit-on être rassuré par l’ironie distante qui émerge de ces « objets vulgaires et sympathiques », de ces petits animaux et de ces indispensables machines à café ?

Faut-il se croire réconforté par l’esprit grinçant et sarcastique qui flotte au-dessus du câblage qui paraît « connecter » tout ça ?
Quel crédit peut-on accorder à l’étrange « économie circulaire » que semble générer l’atelier de Neil Beloufa ? Certes, combiné à une résine certainement toxique, les cartons de pizzas et de packs de bière consommés à l’atelier fournissent en grande partie le matériau des sculptures et des vitraux…

On respire un peu avec quelques œuvres aux vertus apaisantes comme ces quelques reliefs en pâte à sel, dont une pizza « Van Gogh » et un burger « Saint-Malo ».
Ainsi, on perçoit peut-être pourquoi Neil Beloufa souhaite à ses visiteurs une « Bonne Appétit » ! Dans un éclat de rire, Sandra Patron dévoile que ce changement de genre du mot « appétit » révèle probablement un côté « Queer » insoupçonné de l’artiste !

On n’oubliera pas de consulter les résultats d’un concours de comptage… S’il permet de remercier les acteurs qui sont intervenus pour « Développement durable », une mention particulière est adressée à Sandra Patron, commissaire et directrice du MRAC, qui « logiquement » a remporté cette compétition !

Sans aucun doute, un passage par Sérignan s’impose. Il ne faut pas manquer ce « Développement durable » de Neil Beloufa. Ce que l’on y découvre est « à la fois vrai et faux… ou ne veut peut-être rien dire ». Quoi qu’il en soit, cette proposition de Neil Beloufa laisse un très large espace à ses visiteurs pour y construire leurs propres récits.

Pour cette saison estivale, le MRAC présente dans le cabinet d’arts graphiques la série « Gravitation » de Pauline Zenk qui s’inspire d’images d’archives de la Retirada, exode des réfugiés espagnols de la guerre civile.
Jusqu’au 8 octobre, le MRAC a remisé sa collection dans les réserves pour faire place nette et accueillir « Honey, I rearranged the collection », une importante sélection de plus de 500 posters de la collection Lempert avec de superbes affiches de Jean Dubuffet, Claes Oldenburg, Richard Hamilton, Dieter Roth, Ben Vautier, Robert Rauschenberg, Andy Warhol, Marcel Broodthaers, James Lee Byars, Hanne Darboven, Lawrence Weiner et Gino De Dominicis. Un prochain billet sera consacré à cette exposition réalisée en collaboration avec Culturgest, Lisbonne et dont le commissariat est assuré par Miguel Wandschneider.

À lire, ci-dessous, le texte de présentation de « Développement durable » par Sandra Patron.

En savoir plus :
Sur le site du MRAC
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Sur le site de Neil Beloufa
Neil Beloufa sur le site de la Ghebaly Gallery
Neil Beloufa dans un épisode de l’Atelier A de l’Adagp et Arte Creative
Neil Beloufa sur le site du MoMA, de l’ICA, de la Fondation Ricard, de la Biennale de Lyon

Sandra Patron et Neil Beloufa, Développement durable au MRAC - Sérignan
Sandra Patron et Neil Beloufa, Développement durable au MRAC – Sérignan

Neil Beloufa « Développement durable »

Au travers d’installations complexes dans lesquelles dialoguent et s’entrechoquent films, sculptures et peintures éclatées dans l’espace sans hiérarchie apparente, Neil Beloufa développe depuis quelques années une oeuvre qui interroge et déjoue les systèmes de nos représentations contemporaines. Son travail apporte un regard à la fois grinçant et engagé sur le devenir-design de nos sociétés, où l’esthétique et le langage sont au service d’un réel façonné et instrumentalisé par une industrie du spectacle toute-puissante ou tout au moins qui se pense comme telle.

La prolifération actuelle des images et des objets entraine bien souvent une voracité nauséeuse où l’homme contemporain ne cesse de courir après une pseudo-nouveauté qui au final le paralyse. Le philosophe et romancier Tristan Garcia nomme joliment ce symptôme : l’épidémie des choses*. Une telle épidémie semble à l’oeuvre dans les installations de Neil Beloufa : les films sont déconstruits par des dispositifs de monstration qui projettent et démultiplient les images à la fois sur les murs, sur des tableaux et sculptures hybrides, opérant un brouillage tant visuel que conceptuel. Totalement immergé dans les installations de l’artiste, le spectateur ne sait s’il est embarqué dans quelque futur dystopique ou bien au coeur de nos névroses contemporaines. Mais ce qui semble évident, c’est que l’artiste joue d’une connivence avec le spectateur, en activant, s’appropriant et par la même déjouant les lieux communs et stéréotypes qui peuplent notre quotidien. Le spectateur est ainsi placé dans une situation tout à la fois active et inconfortable : physiquement d’abord, car la rétine et le corps sont sollicités jusqu’au vertige ; conceptuellement ensuite, tant les propositions de l’artiste jouent sur de multiples ambiguïtés, dont celle, et non des moindres, qui consiste à utiliser les armes de séduction massive du marketing pour mieux les interroger et les déjouer. Les caméras de surveillance, les prothèses visuelles ou auditives présentes dans nombre de ses installations, rejouent ainsi les mécanismes de contrôle de nos sociétés à l’autoritarisme soft.
Il y a quelque chose d’Ulysse chez Neil Beloufa, un Ulysse maître de ce que les grecs appelaient la Mètis, une structure de pensée dans laquelle on ruse avec la règle pour mieux la déjouer. Car ne nous y trompons pas, le désenchantement affiché par l’artiste côtoie un engagement et un attachement sincère dans des modèles alternatifs et une forme de désir dans le collectif comme lieu d’une transformation
possible.

Son exposition personnelle au Mrac témoigne de ces multiples enjeux et déroute dès son titre pour le moins ambigu. Développement durable est un terme volontairement sec et peu séduisant, sorti d’on ne sait quel PowerPoint d’une OMG qu’on imagine hébergée à Zurich. Selon Wikipedia, le développement durable répond aux besoins du présent sans compromettre les générations futures. Ce terme est notamment instrumentalisé par des multinationales pétrolières qui vantent leur engagement écologique à coup de spots publicitaires, alors même que leur responsabilité face à un monde surpollué est considérable. Ce double discours – entre une réalité violente d’une part, et d’autre part la création d’un discours soft et consensuel visant à atténuer cette violence, à la rendre acceptable et acceptée par
tous – est au coeur de la proposition de l’artiste, qui organise pour cette exposition un jeu autour de ces multiples paradoxes qui peuplent notre réalité.

Dans un espace sans lumière naturelle, à l’allure de hall d’aéroport aseptisé, du mobilier hétéroclite compose un paysage qui joue sur les antagonismes : ici un bar high-tech semblant nous accueillir pour partager un verre se révèle être un bar de douane qui contrôle et exclut le visiteur ; là un ensemble de lits-bancs semblant nous inviter au repos suggère d’étranges lits high-tech pour réfugiés ; enfin au mur des tags politiques provenant d’Iran, où l’artiste a effectué le tournage de son prochain film, deviennent des éléments décoratifs orientalisant vidés de leur message transgressif. Dans le film Monopoly, un groupe d’adolescents joue à ce jeu mondialement connu et se partage l’Ukraine avec beaucoup d’ingéniosité et un pouvoir de négociation, de spéculation indéniable, comme si la société capitaliste, à travers le jeu, orchestrait dès l’enfance un entrainement à ses logiques.
Avec Développement durable, Neil Beloufa compose sans nul doute une exposition à la tonalité sombre dans une époque qui ne l’est pas moins. Son exposition au Mrac joue, avec beaucoup d’acuité, des antagonismes entre singularité et standardisation, entre le corps et ses avatars virtuels via les nouvelles technologies, entre violence et marketing, entre domination et émancipation.

Sandra Patron

* in Tristan Garcia « Forme et objet – un traité des choses », 2011.

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