Sans gravité – une poétique de l’air – Ardenome à Avignon

Jusqu’au 22 juin 2019, l’Ardenome présente à Avignon « Sans gravité – une poétique de l’air ». L’exposition a été conçue par le fonds de dotation Edis.
Elle s’inscrit dans le cadre de « Chroniques, Biennale des Imaginaires Numériques ». Cette biennale a pour ambition d’explorer « des croisements créatifs entre arts visuels, nouvelles technologies et sciences ». Elle est créé et porté Seconde Nature (Aix) et Zinc (Marseille) et coproduite par de nombreux acteurs associatifs et institutionnels. Nous avons déjà évoqué ici les manifestations de Chroniques à Marseille avec « Supervisions : Des tentatives d’envol au regard vertical » à la Friche de la Belle de Mai et à Aix avec « Expériences en suspension » dans plusieurs lieux de la ville.

« Sans gravité – une poétique de l’air » occupe l’Ancien Grenier à Sel, devenu l’Ardenome en 2018, sous l’égide d’Edis.

L’exposition rassemble des œuvres de quatre artistes : Édith Dekyndt, Étienne Rey, Mathilde Lavenne et Hugo Deverchère.

Le parcours commence dans le hall d’accueil avec « Ground control » (2008) une installation d’Édith Dekyndt.

Édith Dekyndt -  Ground control, 2008 - Sans gravité - une poétique de l’air à - Ardenome - Avignon
Édith Dekyndt –  Ground control, 2008 – Sans gravité – une poétique de l’air à – Ardenome – Avignon

Son ballon à l’échelle d’un corps humain flotte entre le sol et le plafond en fonction des paramètres de température et de pression atmosphérique qui se modifient en cours de journée et selon le nombre de visiteurs et de leur agitation…

Édith Dekyndt -  Ground control, 2008 - Sans gravité - une poétique de l’air à - Ardenome - Avignon - Photo (c) Chroniques
Édith Dekyndt –  Ground control, 2008 – Sans gravité – une poétique de l’air à – Ardenome – Avignon – Photo (c) Chroniques

Face à l’entrée, un moniteur diffuse deux courtes vidéos de l’artiste belge, Slow Object 04 (1997) et Slow Object 05 (2004). La première montre le vol d’une rondelle élastique et le second évoque un niveau à bulle avec le déplacement d’une goutte d’air dans du lait…

Les deux salles du rez-de chaussé sont investies par Étienne Rey et Mathilde Lavenne.

« Horizon Faille » d’Étienne Rey est une installation commandée par Edis pour l’exposition. C’est sans doute la proposition la plus cohérente et la plus originale de « Sans gravité – une poétique de l’air ».

Le document d’accompagnement qui est remis au visiteur précise le caractère singulier de cette proposition :

« L’origine du projet est la relation ombilicale qui relie l’ancien Grenier à sel d’Avignon aux Salins de Giraud en Camargue, terre historique d’approvisionnement en sel de la cité papale. À partir de fragments de nature qu’il a prélevés en Camargue et dont il a exploré les états de transformations et de glissements, Étienne Rey a composé une partition artistique qui témoigne de l’équilibre complexe et instable entre ciel, terre et mer.
Plus concrètement, Horizon faille est une installation globale qui cherche à défier la gravité de la nature. Prenant appui sur deux notions dont l’artiste en a fait ses motifs principaux – les failles du paysage et l’immatérielle ligne d’horizon — elle relève autant de la poésie que de l’expérience sensorielle ».

L’installation se compose de cinq éléments :

« Craquelure » (2019) montre des fragments de nature prélevés en Camargue et qui évoluent au fil de l’exposition.

« Waves » (2019) est le dispositif le plus spectaculaire de « Horizon Faille ». Un grand bassin en verre, partiellement rempli d’eau est animé d’un mouvement basculant qui génère une succession de vagues restituant ainsi une sensation de ressac.

L’appareil ne cache rien de sa mécanique. Cependant, il y a une étonnante fascination dans le spectacle complètement artificiel de « Waves » qui retient captif le visiteur.

« Aérienne » (2019) est un triptyque vidéo. Filmées à l’aide d’un drône, et montées en boucle, les images montrent, vue de dessus, le mouvement des vagues qui s’échouent sur le rivage camarguais. Le spectacle de ces 57 secondes est complètement hypnotique. Aux limites de l’abstraction, il fait perdre ses repères au regardeur.

Étienne Rey - Horizon faille -  Aérienne, 2019 - Sans gravité - une poétique de l’air à - Ardenome - Avignon
Étienne Rey – Horizon faille –  Aérienne, 2019 – Sans gravité – une poétique de l’air à – Ardenome – Avignon

« Densité flou » (2019) est un polyptyque composé de cinq éléments. Les tracés blancs sur fonds noirs évoquent-ils les miroitements de plans d’eau ou les fractures du paysage ?

Étienne Rey - Horizon faille -  Densité flou, 2019 - Sans gravité - une poétique de l’air à - Ardenome - Avignon
Étienne Rey – Horizon faille –  Densité flou, 2019 – Sans gravité – une poétique de l’air à – Ardenome – Avignon

Ces sérigraphies sur verre de 1 x 1 mètre jouent de manière diabolique sur la perception de l’observateur multipliant les perspectives, les impressions de profondeur et les sensations de flou…

« Tension superficielle » (2019) est un vaste dessin mural réalisé avec la collaboration d’étudiants de l’ESAA (École Supérieure d’Art d’Avignon) qui fait écho aux sérigraphies voisines. On retrouve dans cette pièce une proposition très proche de ce que l’on connaît du travail d’Étienne Rey.

D’une très grande cohérence, l’ensemble que constitue « Horizon Faille » est absolument fascinant. À lui seul, il mérite un passage par Ardénome !

Dans la salle suivante, Mathilde Lavenne, présente dans une ambiance nocturne deux pièces qui auraient certainement trouvé leur place dans « Un autre monde///dans notre monde » actuellement proposé par le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur…

« Artefact CO Digital Necrophony » (2016) est une installation numérique et sonore réalisée au Fresnoy, en partenariat avec l’IRCAM Centre Pompidou.

Mathilde Lavenne -  Artefact CO Digital Necrophony, 2016 - Sans gravité - une poétique de l’air à - Ardenome - Avignon
Mathilde Lavenne –  Artefact CO Digital Necrophony, 2016 – Sans gravité – une poétique de l’air à – Ardenome – Avignon

Composée de cylindres, d’un pavillon acoustique et d’une projection, l’installation s’inspire d’une énigmatique machine de Thomas Edison. Passionné par les forces occultes et adhérent aux idées théosophiques, cet inventeur prolifique, industriel et fondateur de General Electric, projeta à la fin de sa vie de fabriquer un « spirit phone » ou « nécrophone » pour communiquer avec le monde des esprits.

Au-delà des intentions de l’artiste – proposer « une vision critique sur la façon dont l’ère numérique bouleverse notre rapport à la matière, à la nature » – « Artefact CO Digital Necrophony » est installation ésotérique et fascinante pour laquelle la pénombre s’imposait…

L’essentiel de l’espace confié à Mathilde Lavenne est aménagé en salle de projection pour une diffusion sur un large écran de « Tropics » (2018), une vidéo d’un peu moins de 14 minutes réalisée en 2018 et entrée dans les collections du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Mathilde Lavenne - Tropics, 2018 - Sans gravité - une poétique de l’air à - Ardenome - Avignon
Mathilde Lavenne – Tropics, 2018 – Sans gravité – une poétique de l’air à – Ardenome – Avignon

Sur son site internet, ce film est ainsi résumé :

« Tropics dessine une orbite autour d’une exploitation agricole mexicaine. Des voix éparses semblent raviver et troubler la mémoire du lieu. En traversant la matière, le film fige le temps, les hommes et dévoile le spectre d’un paradis perdu ».

Mathilde Lavenne - Tropics, 2018 - Sans gravité - une poétique de l’air à - Ardenome - Avignon
Mathilde Lavenne – Tropics, 2018 – Sans gravité – une poétique de l’air à – Ardenome – Avignon

Le document d’accompagnement à la visite précise l’origine de son projet :

« L’histoire prend sa source au XVIIIe siècle à Jicalptepec près de Veracruz où des familles de fermiers français se sont installées pour constituer au fil des générations de grandes exploitations agricoles. Sur ces terres marquées par les inondations régulières du Rio Bobos, Mathilde Lavenne a mené une véritable expédition “archéo-astronomique” au cours d’une longue résidence. Le résultat une expérience visuelle, sensorielle et esthétique unique… »

Dans un texte reproduit sur le site de l’artiste, Gilles A. Tiberghien décrit le processus mis en œuvre :

« En travaillant à partir de données numériques, elle se sert d’un scanner FARO, utilisé en architecture pour scanner des bâtiments. Elle installe cet appareil sur divers sites et suit certains tracés sur la carte, certains repérages qu’elle a pu faire à pied pour produire ces images stratifiées, comparées à “une sorte de carte fantôme du site choisi”. Puis de la myriade de points ainsi obtenus, elle nous restitue un paysage en trois dimensions. Mathilde Lavenne obtient grâce à ce procédé une superposition de couches qui donne à sa progression dans ces allées de bananiers l’allure d’une traversée des apparences, au sens le plus littéral. La nature semble alors un feuilleté de pellicules finement grillagées faisant se connecter différentes surfaces du réel pas nécessairement en rapport les unes avec les autres dans notre expérience ordinaire.
(…) Ici, on a vraiment le sentiment de pénétrer la structure de la matière et d’atteindre ce qui nous demeure ordinairement invisible si bien que, avec ce travail, nous sommes invités à découvrir non pas un paysage que nous ne connaîtrions pas, mais l’étrangeté même du monde dont il n’est qu’un élément. »

L’expérience que propose « Tropics » est étourdissante, onirique. Elle conduit le spectateur au bord du paranormal…

Nul doute que cette projection captivera nombre de visiteurs… L’ampleur et la qualité du dispositif mis en œuvre y contribuent largement. Néanmoins, certain pourraient décrocher de cette orbite avant la fin des 13’40’’04 de « rotation »…

On regardera avec profit cette interview de Mathilde Lavenne par Chroniques :

Hugo Deverchère propose au centre d’une petite salle au sous-sol de l’Ardenome une troublante expérience avec « Delusion » conçue en 2016.

Hugo Deverchère -  Delusion , 2016 - Sans gravité - une poétique de l’air à - Ardenome - Avignon
Hugo Deverchère –  Delusion , 2016 – Sans gravité – une poétique de l’air à – Ardenome – Avignon

Composée d’eau, de vaporisateurs à ultrasons, de néons, transformateurs, d’un ventilateur, et d’un détecteur infrarouge, Hugo Deverchère en fait la description suivante sur son site :

« Delusion permet d’assister à la reconstitution d’un phénomène naturel : une tornade, mais à échelle réduite, comme désamorcée. Le choix des composantes matérielles – et leur assemblage – a pour seule finalité l’élaboration d’une sculpture mobile et immatérielle, dont la forme ne cesse de se faire et de se défaire sous nos yeux, produisant le même mouvement en d’infinies variations ».

Un peu plus loin, il précise :

« La dimension expérimentale de la sculpture, dont les éléments et rouages techniques sont apparents, renvoie aux recherches de géo-ingénierie menées parallèlement par les Soviétiques et les Américains durant la guerre froide. Enjeu de pouvoir : chacun tentait alors de transformer le climat ou de provoquer des cataclysmes dans un but stratégique. Ce type de recherches se poursuit aujourd’hui, mais cette fois dans l’espoir de vaincre le réchauffement climatique ».

Très réussi, le dispositif propose une expérience envoûtante et particulièrement intéressante dont l’attraction était malheureusement troublée par le voisinage des toilettes et les odeurs qui s’en dégageaient lors de notre passage… On imagine que ce désagrément était exceptionnel… On espère revoir prochainement cette « sculpture mobile et immatérielle » dans de meilleures conditions.

Quelques mots pour souligner la qualité du document qui est proposé pour accompagner le parcours individuel et la possibilité de suivre une visite commentée par une médiatrice…

En savoir plus :
Sur le site d’Ardénome
Sur le site de Chroniques
Sur les sites des artistes Étienne Rey, Mathilde Lavenne, Hugo Deverchère et Édith Dekyndt.

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