mardi 7 juillet 2020

Loots de Ugo Schiavi et Thomas Teurlai à la Double V Gallery

Ugo Schiavi et Thomas Teurlai présentent « Loots », une importante et incontournable installation, prolongement d’un projet commun commencé peu après à leur sortie de la Villa Arson, en 2012. Cette proposition apparaît à la fois comme une extension/prolongation de l’exposition « Sous la peau » à la Double V Gallery, jusqu’au 30 septembre à Marseille.

Ugo Schiavi et Thomas Teurlai - Loots, 2019 - « Sous la peau » à la Double V Gallery
Ugo Schiavi et Thomas Teurlai – Loots, 2019 – « Sous la peau » à la Double V Gallery

En effet, si cinq de leurs « prélèvements de graffiti et caissons en bois » sont présents dans les espaces de la galerie, c’est dans un local mis à la disposition de Nicolas Veidig-Favarel par Isabelle Carta, de l’autre côté de la rue Saint-Jacques, que les deux artistes montrent toute l’ampleur de leurs « Loots ».

« Sous la peau » à la Double V Gallery - vue de l'exposition
« Sous la peau » à la Double V Gallery – vue de l’exposition

On ne reviendra pas ici sur ce qui est exposé dans « Sous la peau », une récente chronique en rend compte.

Ugo Schiavi et Thomas Teurlai - Loots, 2019 - « Sous la peau » à la Double V Gallery
Ugo Schiavi et Thomas Teurlai – Loots, 2019 – « Sous la peau » à la Double V Gallery

L’ancienne boutique devenue depuis peu lieu d’exposition temporaire apparaît comme un entrepôt où sont stockés des caissons en bois, empilés les uns sur les autres. Chacun protège un rouleau maintenu par les colliers de serrage en plastique. Sans trop de difficultés, on reconnaît des prélèvements de graffiti…

L’installation captive autant qu’elle interroge. Pourquoi ces arrachements de fresques ? Pourquoi les avoir rassemblés ? Quels sens donner à cette présentation qui évoque pour celles et ceux qui connaissent les réserves des musées la manière dont sont conservés les grands formats peints sur toile ?

Ugo Schiavi et Thomas Teurlai - Loots, 2019 - « Sous la peau » à la Double V Gallery
Ugo Schiavi et Thomas Teurlai – Loots, 2019 – « Sous la peau » à la Double V Gallery

C’est à la Villa Arson qu’Ugo Schiavi et Thomas Teurlai se sont rencontrés. Ils en sortent diplômés en 2011. Ils commencent alors leur série des « Loots » qui fait l’objet de leur premier solo show à la Galerie de la Marine à Nice, au cours de l’hiver 2012-2013.

Leur projet emprunte son titre à une phrase inscrite en 2005 sur les façades de La Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina : « Looters will be shot / les pillards seront abattus »…
Cette exposition était accompagnée d’un catalogue d’une quinzaine de pages que l’on retrouve sur le site de Thomas Teurlai et qui est aujourd’hui réédité et augmenté par la Double V Gallery. Dans le texte d’introduction, les deux artistes expliquaient alors leurs intentions :

« (…) Loin d’être un acte désespéré, notre démarche n’en est pas moins du pillage. Un pillage archéologique en un sens, puisque les objets de nos larcins sont exclusivement des graffitis superposés, accumulés années après années, dont les strates les plus anciennes peuvent parfois datées de plus de vingt ans. L’historique de cette accumulation est visible sur la tranche multicolore des “peaux” prélevées, décollées de leurs murs. Une foi récolté, ce butin a dû être rassemblé et stocké.
L’espace de la galerie devient alors entrepôt clandestin et lieu de recel de peintures volées ».

Ils continuent en soulignant :

« Mais soyons clair, en ramenant des graffitis à l’intérieur d’une galerie, en les transposant de la rue au “white-cube”, notre ambition n’est en aucun cas d’attribuer, une foi de plus, des lettres de noblesse à cette forme d’expression qui doit rester indépendante. Bien des gens ces dernières années ont tenté cette hérésie.
C’est précisément par ce que le graffiti et l’histoire qu’il transporte avec lui n’a pas vocation à faire partie d’un système institutionnel de l’art que les tagueurs dont les signatures pourraient être ici identifiées ne sont ni soutenus ni représentés. Bien au contraire, ils sont victimes. Victimes d’un pillage organisé ».

Avant de rejoindre Marseille, les « Loots » de 2012 ont été complétées par une nouvelle série de « dépeçages » de mur à l’hiver 2019 et de leur préparation dans les ateliers du Wonder/Liebert à Bagnolet.

Cette réactivation du projet « Looters will be shot » était liée à la Carte blanche que le Musée des Beaux-Arts d’Orléans offrait à Ugo Schiavi pour l’acte II de « Et in Arcadia… », une exposition de l’institution autour de son chantier des collections et plus particulièrement de sa réserve des sculptures. Ugo Schiavi souhaita alors accompagner les pièces qu’il réalisait à partir des collections du musée et singulièrement des statues malmenées et fragmentées des réserves avec les « Loots » produits avec Thomas Teurlai.

Ces « rouleaux de graffitis arrachés des murs de la même façon que les vandales ont pu en leur temps déposer des fresques antiques » ne pouvait pas ne pas intéresser Olivia Voisin, dynamique directrice des musées d’Orléans, spécialiste du XIXe siècle et qui avait auparavant lancé un important chantier de redécouverte des grands formats envoyés par l’État au musée de Picardie à Amiens. Avec Ugo Schiavi et Thomas Teurlai, elle a construit pour ces « Loots » une spectaculaire mise en abyme dans le musée des Beaux-arts d’Orléans dont les réserves contiennent comme souvent des trésors qui sont conservés enroulés.

Ugo Schiavi et Thomas Teurlai - Loots, 2019 - « Sous la peau » à la Double V Gallery
Ugo Schiavi et Thomas Teurlai – Loots, 2019 – « Sous la peau » à la Double V Gallery

L’installation déstabilise et  interroge… Si elle rappelle avec une évidente ironie les peintures de grands formats roulées dans les réserves des musées, il n’est pas certain qu’elle revendique un quelconque statut pour les graffitis.
Par contre, comme le souligne Matthieu Lelièvre, commissaire de l’exposition au MBA d’Orléans, dans la nouvelle édition du catalogue, les « Loots » jouent « avec les valeurs qui définissent ce qu’est l’art, patrimonial, mémoriel, de rue ou encore de marché, créant un écho puissant avec la question même de la valeur des monuments artistiques ou historiques, abandonnés aux caprices du temps et des vandales. »

Ugo Schiavi et Thomas Teurlai - Loots, 2019 - « Sous la peau » à la Double V Gallery
Ugo Schiavi et Thomas Teurlai – Loots, 2019 – « Sous la peau » à la Double V Gallery

Dans un texte qui accompagnait l’édition 2012 du catalogue, Quentin Euverte concluait par ces lignes qui répondent assez bien à l’embarras et à l’incertitude que produisent les « Loots » d’Ugo Schiavi et Thomas Teurlai  :

« Puisque le butin qu’on porte dans ce cortège est ce qu’on appelle les “biens culturels”, n’oublions pas l’origine de ces biens, et gardons en mémoire l’épitaphe de Walter Benjamin : “II n’y aucun témoignage de la culture qui ne soit également un témoignage de la barbarie”.

À ne pas manquer ! « Loots » est une des expositions qui marquent la rentrée de l’art contemporain à Marseille.

À lire, ci-dessous, le texte d’intention de deux artistes dans les catalogues de 2012 et 2019 et celui de Matthieu Lelièvre pour l’édition 2019.

En savoir plus :
Sur le site de la Double V Gallery
Suivre l’actualité de la Double V Gallery sur Facebook et Instagram
Sur le site de Thomas Teurlai
Lire le catalogue « Looters will be shot » de 2012
Lire le dossier de presse de « Et in Arcadia » au MBA d’Orléans

Ugo Schiavi et Thomas Teurlai - Loots ) à la Double V Gallery - Marseille - Photo La revue Artaïs Art contemporain
Ugo Schiavi et Thomas Teurlai – Loots ) à la Double V Gallery – Marseille – Photo La revue Artaïs Art contemporain

Les pillards seront abattus. Nouvelle-Orléans, aout 2005. Après le passage de l’ouragan Katrina, on pouvait lire cette phrase (ici traduite) inscrite un peu partout à l’aérosol sur les façades des habitations et autre commerce encore debout. La police, dépassée par les événements, autorisa de manière tacite les habitants encore présents à faire leur propre loi en tirant à vue sur quiconque tenterait de les cambrioler.

Loin d’être un acte désespéré, notre démarche n’en est pas moins du pillage. Un pillage archéologique en un sens, puisque les objets de nos larcins sont exclusivement des graffitis superposés, accumulés années après années, dont les strates les plus anciennes peuvent parfois datées de plus de trente ans. L’historique de cette accumulation est visible sur la tranche multicolore des “peaux” prélevées, décollées de leurs murs. Une foi récolté, ce butin a dû être rassemblé et stocké.
L’espace de la galerie devient alors entrepôt clandestin et lieu de recel de peintures volées.

Mais soyons clair, en ramenant des graffitis à l’intérieur d’une galerie, en les transposant de la rue au “white-cube”, notre ambition n’est en aucun cas d’attribuer, une foi de plus, des lettres de noblesse à cette forme d’expression qui doit rester indépendante. Bien des gens ces dernières années ont tenté cette hérésie.
C’est précisément par ce que le graffiti et l’histoire qu’il transporte avec lui n’a pas vocation à faire partie d’un système institutionnel de l’art que les tagueurs dont les signatures pourraient être ici identifiées ne sont ni soutenus ni représentés. Bien au contraire, ils sont victimes. Victimes d’un pillage organisé.

Ironie du geste, nous devenons les vandales des vandales. D’autant plus si l’on se réfère à l’origine du mot historiquement associé au pillage. Les Vandales étaient un peuple germanique oriental célèbre pour avoir pillé massivement Rome en 455. Ainsi, et pour reprendre les mots de Michel Egana, tout comme le “barbare” fut étymologiquement désigné comme l’autre absolu du monde civilisé, le vandale est l’autre impensable et monstrueux du monde de la culture.

Alors la sentence annoncée tombera, intitulé prémonitoire, nous serons abattus ! En attendant de constater les faits, ne vendons pas la peau de l’ours…

Ugo Schiavi et Thomas Teurlai se sont rencontrés à la Villa Arson à Nice et ils ont commencé leur série des Loots en 2012 pour leur premier solo show. Le nom de ces rouleaux de graffitis vient d’une phrase inscrite en 2005 sur les façades des maisons de la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina, “Looters will be shot” (les pillards seront abattus), qui fait écho à cet acte défendu de l’appropriation.

Avec un système de projection de vapeur, de grands couteaux et beaucoup de patience, Ugo Schiavi et Thomas Teurlai décrochent les peintures du mur en coupant dans la profondeur de la couche picturale épaissie par l’accumulation des interventions des grapheurs et le passage du temps.
Rappelant la dépose des fresques, pour des raisons de sauvetage et de sécurité ou encore à l’occasion de braconnages, entre conservation et vandalisme, un certain esprit de défi habite les jeunes artistes qui assument ce geste en parlant eux même de larcin, poussant la démarche jusqu’à rouler les fragments de graffitis comme des peintures pour mieux les stocker.

En rappelant les peintures de grands formats roulées dans les réserves des musées, l’installation des Loots induit avec une certaine ironie une forme de gloire et un semblant de statut aux graffitis qu’ils semblent faire ainsi entrer dans une réflexion sur la pérennisation d’une forme par essence éphémère, comme le font les collections publiques avec le patrimoine collectif. Cette œuvre n’a cependant pas pour objet de forcer une acceptation par l’institution du graffiti, mais de jouer avec les valeurs qui définissent ce qu’est l’art, patrimonial, mémoriel, de rue ou encore de marché, créant un écho puissant avec la question-même de la valeur des monuments artistiques ou historiques, abandonnés aux caprices du temps et des vandales.

Matthieu Lelièvre

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