vendredi 30 octobre 2020

gethan&myles & guests à la Double V Gallery – Marseille
The space between – How things are and how we want them to be


Jusqu’au 28 novembre 2020, la Double V Gallery accueille les artistes gethan&myles pour une proposition généreuse, émouvante et remarquablement mise en espace. À l’évidence, « The space between – How things are and how we want them to be » est un des projets les plus aboutis de cette rentrée de l’art contemporain à Marseille et dans la région.

Originellement annoncé comme une exposition personnelle, le solo show de gethan&myles s’est transformé en une aventure collective construite à partir de quatre éléments :

  • L’édition avec le soutien des Mécènes du Sud d’un livre et d’un coffret de sérigraphies qui prolonge « Lazare / The Space Between How Things Are And How We Want Them To Be ». Présenté par les artistes comme une coproduction avec le Mucem et les usagers du Crédit municipal de Marseille, ce projet avait marqué de son/ses empreinte(s) avec humanité et générosité l’exposition « OR » en 2018.
  • Un accrochage exceptionnel qui multiplie les dialogues entre des cyanotypes et des récits de la série « Lazare » avec des œuvres de Côme Clérino, Manoela Medeiros, Benjamin Ottoz et Ugo Schiavi. Éliminant tout égo, avec un altruisme évident, gethan&myles proposent des rapprochements, des frictions, des contaminations qualifiés avec humour de « clusters », avec la volonté d’affirmer que « les œuvres d’art, comme les êtres humains, peuvent être plus fortes quand elles sont ensemble ».
  • Montré pour la première fois, « In the middle of no time / A lockdown fairytale » rassemble l’amorce d’une fable, quarante photographies et une installation à la feuille d’or. Dans ce qu’ils présentent comme un conte de fées, gethan&myles évoquent leur expérience et celle de leurs enfants d’un temps suspendu, face à la Sainte Victoire.
  • Dernier élément essentiel de « The space between – How things are and how we want them to be », l’engagement des artistes et de la galerie à faire un don à SOS Méditerranée, à Espace et au Comede pour chaque œuvre vendue… Le livre qui accompagne le coffret de sérigraphie, que gethan&myles refuse absolument de qualifier de catalogue, est offert à qui en fait la demande… En contrepartie de ce cadeau, les deux artistes suggèrent d’évaluer l’objet et d’en verser le montant à l’association de son choix… Une manière élégante de conduire leurs visiteurs à partager et à agir eux aussi pour soutenir celles et ceux qui aident les exilés…

On a plusieurs fois souligné ici la démarche singulière de l’irlandaise Gethan Dick et de l’anglais Myles Quin, leur pratique artistique où la participation et la collaboration avec les personnes et les paysages rencontrés sont essentielles. On sait que les deux artistes sont de fabuleux collecteurs et conteurs d’histoire.

gethan&myles
Gethan Dick et Myles Quin Photo ©François Moura

Leurs expositions ont largement démontré un étonnant sens de l’accrochage et de la mise en espace dont l’élégance, la limpidité et la générosité font souvent disparaître la précision et la rigueur millimétrée du montage…

Une nouvelle fois, la Double V Gallery est transfigurée. Dans la vitrine, une ligne à la feuille d’or fissure le bleu profond de la cimaise (« The space between »).

gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett
gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett

Le jaune orpiment qui couvre le fond de la galerie semble dériver du jaillissement de cette fracture dorée.

gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett
gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett

La chaleur de cette teinte associée au rose et au vert d’eau choisis pour les murs latéraux donne envie d’être dans l’exposition (…between). Par la suite, la sélection des œuvres et leur dialogue avec l’espace se sont naturellement imposés. C’est notamment le cas pour les deux tableaux de la série Ruin réalisés par Manoela Medeiros pendant de sa résidence estivale à la Friche mais aussi pour ses Continents (carte des vagues).

De la même manière, ces teintes audacieuses s’harmonisent subtilement avec les œuvres de Côme Clérino et de Benjamin Ottoz et elles mettent délicatement en valeur les cyanotypes de gethan&myles et les sculptures d’Ugo Schiavi.

Les œuvres des artistes invités sont étroitement associées à leur travail. Dans les « clusters » qu’ils ont imaginés, les contaminations bâtissent des conversations sensibles et attentives. Les récits et les formes s’entrelacent intimement…

gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett
gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett

Sur les murs rose et jaune, la « mise en page » est d’une subtilité, d’une légèreté et d’un équilibre stupéfiant. Les lignes de construction semblent avoir disparu.
Les « clusters » s’enchaînent avec fluidité et engagent le regard dans une succession de mouvements ascendants. Esquisses de voies d’escalade où l’accrochage ne néglige pas la verticalité de l’espace et où il oublie les horizontales ennuyeuses qui sont si souvent de rigueur.

gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett
gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett

Certes, une Serendipity de Benjamin Ottoz impose de lever un peu la tête… Une occasion de se souvenir d’Explosion fixe Fissure ; sommet de Béouveyre, ce grand cyanotype qui masquait partiellement la verrière du Studio Fotokino, où, pour « Lines / The distance between us », tout était posé au sol et rien n’était accroché sauf une fragile ligne d’or…

gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett
gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett

Captivé par la richesse des interactions formelles, troublé par les histoires qui lui sont racontées, le visiteur est embarqué dans une expérience kinesthésique singulière et irrésistible qui mêle sans pathos, mais avec adresse jubilation et émotion…

gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett
gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett

Sur le mur vert d’eau, un texte manuscrit de gethan&myles raconte l’histoire de géants atteints d’une malédiction où tout ce qu’ils pouvaient faire était d’attendre…

gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett
gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett

Sur la gauche, 40 photographies rigoureusement assemblées en cinq lignes évoquent l’expérience du confinement des deux artistes avec leurs enfants dans un cabanon face à la Sainte Victoire… Les conditions de vie sont spartiates, ce séjour « In the middle of no time » est l’occasion d’émerveillements et de découvertes précieuses…

gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett
gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett

Un moment d’introspection et d’interrogation sur la futilité des existences citadines… mais aussi sur la fragilité et la fuite de ces moments précieux : « How things are and how we want them to be »…

gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett
gethan&myles & guests à la Double V Gallery ®Jean Christophe Lett



Au revers du fond de vitrine, gethan&myles ont épinglés en trois colonnes les 18 « sérigraphies-bijoux » imprimées avec la collaboration étroite de l’Atelier Tchikebe. Négatifs des cyanotypes de l’exposition, l’or remplace ici le bleu de prusse des photogrammes. Les empreintes des bijoux sont révélées par une encre sérigraphique bleue.

Quelques mots à propos du livre que les artistes et Nicolas Veidig-Favarel ont eu la délicatesse de m’offrir.

D’un format carré, il accompagne les 30 exemplaires du coffret produit avec le soutien des Mécènes du Sud. L’ouvrage rassemble les histoires émouvantes des bijoux que gethan&myles ont pu rendre aux gens qui les possédaient avant de les avoir gagés et perdus.

Ces bagues, breloques, pendentifs ou broches avaient été achetés aux enchères au Crédit Municipal de Marseille par les deux artistes avec la totalité du budget alloué par le Mucem (production, honoraires, frais) pour l’exposition « Or » en 2018.

gethan&myles & guests à la Double V Gallery - Marseille
gethan&myles & guests à la Double V Gallery – Marseille

Dans le texte qui introduit cet ouvrage, « Comment dépenser l’argent des autres », gethan&myles racontent avec tact et humanité, parfois avec un humour tendre et savoureux, leur aventure au Crédit municipal, la recherche des anciens propriétaires de « leurs » bijoux, l’accrochage et l’exposition au Mucem. À plusieurs reprises, ils soulignent l’importance pour eux du partage et notamment par la citation de Giono qu’ils placent en exergue.

Les histoires de Romain et Naadia collectées après l’exposition et un court récit de Valérie Manteau (ancien employée du Mucem et prix Renaudot 2018) complètent l’ouvrage…

gethan&myles - Catalogue - The space between - How things are and how we want them to be
gethan&myles – Catalogue – The space between – How things are and how we want them to be

On retrouve la générosité et le sens du partage de gethan&myles dans leur manière de créditer comme artistes celles et ceux avec qui ils ont échangé leurs histoires : Annie, Christiane, Jacques, Jennifer, Karima, Keltoum, Leila, Marie-Dominique, Martine, Maryse, Mathilde, Moinaecha, Naadia, Ponosa, Romain, Saadia et Sandès

gethan&myles - Catalogue - The space between - How things are and how we want them to be
gethan&myles – Catalogue – The space between – How things are and how we want them to be

Merci à gethan&myles d’avoir accepté une rencontre organisée par Nicolas Veidig-Favarel. Merci pour la générosité, la sincérité et l’humour de leurs propos. Merci à Myles de m’avoir montré que la ligne d’or dans la vitrine ne venait pas seulement de la rue et qu’elle n’y retournait pas non plus.

Mais qu’il fallait plutôt tourner la tête, puis regarder « In the middle of no time », la ligne de crête de la Sainte Victoire depuis le cabanon où ils ont passé le confinement.

Merci pour leur engagement et l’humanité de leur démarche artistique et pour leur pratique iconoclaste, décapante et vivifiante de l’exposition…

Faut-il ajouter qu’un passage par la Double V Gallery est absolument indispensable ?

En savoir plus :
Sur le site de la Double V Gallery
Suivre l’actualité de la Double V Gallery sur Facebook et Instagram
Sur le site de gethan&myles

« Chaque fois qu’on crée ces trucs qu’on appelle “œuvre d’art”, on modifie le monde. Avant il n’y était pas. Maintenant, il y est. On produit, on rajoute des images, des émotions et des idées à un monde déjà débordant d’images, d’émotions et d’idées. On change le monde. Pour le bien ou le mal.

Il nous semble assez évident qu’en tant que citoyen.ne.s, nous devrions de temps en temps se poser la question si on se penche suffisamment vers “le bien”. Histoire de se rappeler que, en fin de compte, nous faisons partie de quelque chose qui est plus grand et plus important que nous. L’espèce humaine. La Terre. Life… Bien sûr ce bien est subjectif – on parle du bien de qui ? – et ce monde interconnecté et complexe nous dépasse souvent. Pour tâtonner vers un bien éventuel il nous est important de rester ouvert et perplexe afin d’éviter les pièges des certitudes et des dogmes. Dans cette quête l’art est là pour nous soutenir.

Alors c’est quoi “The space between” : cet espace – tantôt petit, tantôt immense – entre ce que les choses sont et ce qu’on voudrait qu’elles soient ? Source de douleur et de déception ? Oui. Mais c’est aussi un moteur, un défi, un terrain de possibles et de jeu; un rappel à cette proclamation de Beckett : “Échoue encore. Échoue mieux.” Et puis pour nous c’est surtout l’endroit où se trouve l’élan et l’acte créatif. C’est là où rôde cette étrange entité qu’on a nommé “art”.

Alors avec tout cela en tête on s’était dit que pour chaque vente dans l’exposition l’artiste et la galerie s’engageront à faire un don à SOS Méditerranée, Espace (Centre de ressources pour les acteurs de l’intégration en région Sud-PACA) et au COMEDE (le Comité pour la santé des exilés qui se bat depuis 40 ans pour la santé et les droits des exilés). Car l’art n’est pas une bulle. Car, si on peut ponctuellement refermer cette distance entre réalité et souhait, we should, shouldn’t we ? »

gethan&myles

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