samedi 16 octobre 2021

00s. Collection Cranford – les années 2000
au MO.CO. Montpellier

« 00s. Collection Cranford : les années 2000 » : Regards sur l’exposition

Le parcours de l’exposition commence avec beaucoup d’à propos par Summer 2000, une installation de Wolfgang Tillmans qui se déploie sur toute la longueur de la première salle.

Wolfgang Tillmans - Installation Summer 2000, 2000 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Wolfgang Tillmans – Summer 2000, 2000. Installation de 22 impressions chromogènes, une impression jet d’encre sur papier, clips. Dimensions variables – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Celles et ceux qui ont la chance de voir « Qu’est-ce qui est différent ? » en 2018 à Carré d’Art, ne seront pas surpris par le caractère singulier des accrochages de Tillmans où le mur est une composante majeure de l’œuvre.

Wolfgang Tillmans - Aufsicht (yellow), 1999 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Wolfgang Tillmans – Aufsicht (yellow), 1999 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Pour cette installation, la mise en place de 22 photographies de dimensions très diverses, réalisées entre 1989 et 2000, s’organise autour d’une imposante vue aérienne de Tel-Aviv (Aufsicht (yellow), 1999). On retrouve la manière très particulière avec laquelle l’artiste interrogeait, au tournant du millénaire, les genres picturaux anciens (portraits, scènes de genre, paysages, nature morte) à partir d’images banales du quotidien et de fragments autobiographiques…

La première frise chronologique rappelle que le Turner Prize est attribué en 2002 à Wolfgang Tillmans – premier photographe non britannique à gagner le prix – pour ses expositions tenues en 1999 et notamment pour leurs accrochages audacieux.

Année 2000 : Louise Bourgeois, Sarah Lucas, Raymond Pettibon, Karen Kilimnik et Gerhard Richter

00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier – Année 2000
Louise Bourgeois - Maison, 2000 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Louise Bourgeois – Maison, 2000. Acier, verre, miroirs, tissu, perles, bois. 170,2 x 144,8 x 89 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

L’installation Maison (2000) de Louise Bourgeois s’impose comme une évidence. La frise chronologique rappelle qu’elle a été la première artiste invitée pour l’ouverture de la Tate Modern. Tous les éléments constitutifs des trois tours de neuf mètres de haut qui occupaient le Turbine Hall (I Do, I Undo, I Redo) sont présents dans l’œuvre exposée ici, dans une dimension réduite : l’escalier en spirale, la cage en acier déployé, les miroirs circulaires, la cloche de verre contenant les figures sculptées d’une mère et d’un enfant reliés par un cordon ombilical…

Cette décennie fut pour l’artiste celles des Cells (Cellules), série majeure de ses dernières années. En effet, Louise Bourgeois meurt le 31 mai 2010…

En écho à cette Maison, l’exposition présente Fuck Destiny (2000), une installation de Sarah Lucas rattachée au groupe des Young British Artists (YBAs).

Sarah Lucas - Fuck Destiny, 2000 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Sarah Lucas – Fuck Destiny, 2000. Canapé-lit rouge, lumière fluorescente, ampoules, fil électrique, coffret en bois à charnière. 95 x 165 x 197 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Cinquante et un ans séparent ces deux femmes. Au-delà de certains rapports formels que l’on peut déceler entre les œuvres, il y a surtout matière à s’interroger sur la façon dont elles expriment l’intensité, la douleur, la brutalité ou la violence de l’intimité familiale et des relations sexuelles.

Sarah Lucas - Fuck Destiny, 2000 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Sarah Lucas – Fuck Destiny, 2000. Canapé-lit rouge, lumière fluorescente, ampoules, fil électrique, coffret en bois à charnière. 95 x 165 x 197 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Fuck Destiny évoque une évidente sauvagerie dans les ébats charnels qui sont suggérés. Au tournant des années 2000, Sarah Lucas s’affirme comme une artiste féministe, provocante et radicale. Produites à partir d’objets ordinaires (matelas, mobilier, néons, vêtements, nourriture, etc.), ses installations se présentent comme des natures mortes allégoriques dont les connotations sexuelles sont manifestes.

Sarah Lucas - Fuck Destiny, 2000 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Sarah Lucas – Fuck Destiny, 2000. Canapé-lit rouge, lumière fluorescente, ampoules, fil électrique, coffret en bois à charnière. 95 x 165 x 197 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Trois autres œuvres de Louise Bourgeois sont exposées un peu plus loin : Untitled (2003) ; Mothers & Children (2003) qui côtoient The Stinker (2003) de Sarah Lucas et Looking for Mother réalisée en collaboration avec Tracey Emin en 2009-2010, artiste membre des YBAs, avec laquelle Lucas avait crée The Shop en 1993

Autour de ces deux installations, on remarque un des énigmatiques dessins de Raymond Pettibon (No Title (So many urgent…), 2000)… Quels sont les motifs si urgents pour que ce super héros ou ce surfeur s’éloigne une torche à la main ?

Raymond Pettibon - No Title (So many urgent…), 2000 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Raymond Pettibon – No Title (So many urgent…), 2000. Plume et encre sur papier. 76,2 x 55,9 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Dans un petit tableau (Boy Actor – The Little Devil on Stage, Drury Lane, 1644, 2000), Karen Kilimnik esquisse à grand coup de brosse la silhouette d’un jeune acteur sans visage… Qui est ce petit démon sur la scène du théâtre de Drury Lane, en 1644 ? Certainement pas un des Monty Python qui y ont enregistré Live at Drury Lane en 1974

Karen Kilimnik - Boy Actor - The Little Devil on Stage, Drury Lane, 1644, 2000 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Karen Kilimnik – Boy Actor – The Little Devil on Stage, Drury Lane, 1644, 2000. Huile hydrosoluble sur toile. 17,6 x 12,6 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Dernière œuvre de cette salle, Abstract Painting, 2000 de Gerhard Richter. Si elle s’harmonise de manière étonnante avec la couleur du canapé de Sarah Lucas et avec celle de l’arrière-plan de la frise chronologique, cette toile évoque aussi la quatrième des six Cage Paintings que Richter peint en 2006, en hommage à John Cage. Dans sa conversation avec Vincent Honoré, Muriel Salem raconte avoir passé une journée dans l’atelier de Richter pendant qui produisait cette importante série…

Gerhard Richter - Abstract Painting, 2000 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Gerhard Richter – Abstract Painting, 2000. Huile sur toile. 147 x 102 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Année 2001 : Raymond Pettibon, Karen Kilimnik, Glenn Brown, Damien Hirst, Franz West et Michael Krebber

Dans la première salle, on retrouve quatre dessins mystérieux et sarcastiques de Raymond Pettibon dont un autoportrait (No Title (Don’t you know), 2001) au regard acéré et sardonique et une abstraction (No Title (Supply not only), 2001) qui fait immanquablement penser à Michaux…


Ils sont précédés par une seconde toile de Karen Kilimnik (Mary Shelley Writing Frankenstein, 2001) à la facture volontairement maladroite que l’on rencontre par deux fois encore un peu plus loin (The Archangel Adrian, 2003 et The Angel of the Plague, 2005).

Karen Kilimnik - Mary Shelley Writing Frankenstein, 2001 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Karen Kilimnik – Mary Shelley Writing Frankenstein, 2001. Huile hydrosoluble sur toile. 50,8 x 40,6 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Ce qui retient l’attention ici, c’est surtout un inquiétant et fascinant tableau de Glenn Brown (Lemon Sunshine, 2001). Sur un fond de ciel, le pinceau virtuose de Brown laisse entrevoir les traits brouillés, décomposés d’un visage derrière sa figure énigmatique (chevelure brun roux coiffée en un rapide chignon, regard perdu tourné vers la gauche…).

Glenn Brown - Lemon Sunshine, 2001 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Glenn Brown – Lemon Sunshine, 2001. Huile sur planche. 71 x 57 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

On se souvient de la superbe exposition « Suffer Well » qu’il avait proposée à la Fondation Vincent Van Gogh Arles en 2016 à l’invitation de Bice Curiger. Sa pratique singulière de la peintre, mais aussi du dessin et de la sculpture, interroge avec originalité, intelligence et émotion l’histoire de l’art. Dans la préface du catalogue qui accompagnait sa confrontation à Van Gogh, Bice Curiger soulignait : « En occupant de l’intérieur des iconographies dont il altère, liquéfie, voire corrode l’état, il les adapte à la conception de l’espace-temps fluctuante de l’ère numérique où tout est désormais instable, flottant. Pénétrer dans l matériau de l’histoire, c’est aussi lui donner chair au moment de l’oubli, de la liquidation et de l’émergence de nouvelles présences, de nouvelles attentions ».
Le face à face de cette œuvre de Glenn Brown avec les événements de 2001 rassemblés sur la frise chronologique est un des moments forts de l’exposition « 00 s. Collection Cranford : les années 2000 ».

Damien Hirst - Love Unparalleled, 2001 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Damien Hirst – Love Unparalleled, 2001. Papillons et peinture laquée sur toile. 255,9 x 162,8 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

La seconde salle ouvre avec une imposante toile de Damien Hirst (Love Unparalleled, 2001). Les papillons ont souvent été présents dans la pratique de l’artiste britannique et les multiples polémiques qui l’ont accompagnée et notamment lors de sa rétrospective à la Tate Modern en 2012 où il reprenait son installation In and Out of Love (Butterfly Paintings and Ashtrays) (1991) en consommant 9 000 papillons. Ici, les lépidoptères ont été collés dans une peinture laquée orange…

Franz West - Appartement, 2001 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Franz West – Appartement, 2001. Technique mixte, installation, 3 pièces. Pièce 1 : 60 x 95 x 90 cm, 84 x 95 x 162 cm, pièce 2 : 40 x 81 x 240 cm, pièce 3 : 140 x 100 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Face à cette œuvre séduisante et morbide d’un acteur alors très établi dans le paysage de l’art contemporain, les commissaires ont choisi une installation de l’autrichien Franz West (Appartement, 2001), artiste inclassable qui n’a cessé de brouiller les frontières entre l’art et la vie, entre l’objet d’art et l’objet d’usage courant. Le panneau vertical orange semble être une réponse moqueuse et sarcastique à la nature morte de Hirst.

La pièce de Franz West meuble avec évidence l’espace et interpelle clairement le visiteur avec sa fausse et provocante affiche d’exposition et son imposante sculpture en papier mâché rose chewing-gum… Artiste précurseur du « trash », Franz West a inversé avec malice la perception du beau et du laid, du repoussant et du désirable.

Avec 1 Castel Street (2001), Michael Krebber a beaucoup de mal à poser le pied au milieu de cet ensemble explosif, de cette confrontation entre le laid, ludique et espiègle de West et le beau, lisse et morbide de Hirst.

Année 2002 : Albert Oehlen, Edward Ruscha, Mona Hatoum et Walid Raad

Albert Oehlen - Schmilzender..., 2002 et Edward Ruscha - Erupt Pure, Open Book, 2002 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Albert Oehlen – Schmilzender…, 2002 et Edward Ruscha – Erupt Pure, Open Book, 2002 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Dès l’entrée dans la première des deux salles dédiées à l’année 2002, les couleurs et les rythmes d’un grand format d’Albert Oehlen (Schmilzender…, 2002) aimantent irrésistiblement le regard. Celles et ceux qui connaissent les collections de Carré d’art ne manqueront pas d’y voir de nombreuses proximités avec Anti-Niemand (2002), une toile de l’artiste en dépôt au Musée d’Art Contemporain de Nîmes. On se souvient également de l’exposition qui lui avait été consacrée en 2011 par Carré d’art, sous le commissariat de Françoise Cohen, à la suite d’un important diptyque en coin de 2008.

Élève de Sigmar Polke à l’Académie de Hambourg, Albert Oehlen a été associé dans les années 80 à la « Bad painting » aux côtés de Werner Buttner, Martin Kippenberger ou encore Georg Herold. Il a parfois été trop rapidement rapproché aux Nouveaux Fauves.
Longtemps considéré comme un artiste pour les artistes, il bénéficie depuis plusieurs années d’une cote respectable sur le marché de l’art. La rétrospective accueillie par F. Pinault au Palazzo Grassi en 2018 n’a fait que la renforcer.

Albert Oehlen - Schmilzender..., 2002 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Albert Oehlen – Schmilzender…, 2002. Acrylique et huile sur toile. 280 x 200 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

La toile présentée ici prolonge les œuvres abstraites des années 90 qui succèdent à la peinture figurative outrancière et critique, agressive et ironique des périodes précédentes.
Toutefois, on peut voir, deviner ou imaginer la présence d’éléments figuratifs dans cette composition/décomposition… Ce que revendique l’artiste dans son entretien avec Judicael Lavrador reproduite dans le catalogue de l’exposition nîmoise.

Une notice sur le site du Frac Auvergne rappelle qu’Albert Oehlen a souvent marqué un intérêt pour d’autres domaines artistiques et notamment pour la musique (création d’un label de musique punk, proximité avec des groupes allemands de musique expérimentale, passion pour le groupe de rock américain The Melvins…).
On lui connaît aussi des collaborations délirantes avec Jonathan Meese qui avait envahi le Carré Sainte-Anne il y a quelques années
Dans son texte, Jean-Charles Vergne, commissaire de l’exposition Albert Oehlen en 2005 à Clermont-Ferrand, souligne : « il y a incontestablement du Frank Zappa ou du Fantômas chez Albert Oehlen : l’obésité stylistique, le maniérisme ampoulé sont systématiquement plastiqués avec les armes d’un très grand connaisseur passant d’un style à l’autre, d’un alphabet à l’autre, capable de manier tous les rythmes et tous les registres stylistiques, de les démonter, d’en créer des hybridations, sans jamais se singer lui-même ».

Un peu plus loin, il ajoute que les peintures d’Albert Oehlen s’écoutent autant qu’elles se regardent, un propos qu’il développe largement dans le catalogue de l’exposition. Lors de la visite de presse, Victor Secretan allait dans le même sens en affirmant devant cette toile : «C’est comme si on écoutait une musique, il faut la lire avec les oreilles... »

L’accrochage rapproche cette toile tumultueuse et imposante d’un petit format extrêmement sobre et minimal d’Edward Ruscha (Erupt Pure, 2002) qui appartient à la série Open Book réalisée entre 2002 et 2005. Toutes ces œuvres représentent des livres ouverts aux pages blanches, sur le fond uni de la toile brute. Ed Ruscha explique que l’idée lui est venue d’un rêve dans lequel il tenait un livre, face au coucher du soleil, dont le texte pouvait se lire dans les deux sens.

Edward Ruscha - Erupt Pure, Open Book, 2002 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Edward Ruscha – Erupt Pure, Open Book, 2002. Acrylique et encre sur lin. 50,8 x 61 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

On peut supposer qu’il y a chez les commissaires la volonté de rappeler dans l’opposition de ces deux œuvres la réaction de la génération d’Albert Oehlen contre un art jugé trop minimaliste et conceptuel. Ce regard critique conduira certains de ces artistes à une redéfinition de la peinture à la fin des années 70, qui par certains aspects se poursuit encore aujourd’hui…

Année 2002 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Année 2002 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Dans la deuxième salle consacrée à l’année 2002, l’accrochage met face à la frise chronologique deux artistes majeurs du Moyen-Orient. Au centre, une sombre et inquiétante sculpture de Mona Hatoum (Grater Divide, 2002) est entourée par les 24 photographies énigmatiques d’un des documents collectés par Walid Raad dans le cadre du projet « The Atlas Group » (Civilizationally we do not dig holes to bury ourselves, 1958-2003).
Comment ne pas percevoir un écho entre ces deux pièces et le début en 2020 de la guerre en Irak et des innombrables conséquences qui marqueront la décennie et la suivante ?

Walid Raad - Civilizationally we do not dig holes to bury ourselves, 1958-2003 - les années 2000 au MOCO Montpellier
Walid Raad – Civilizationally we do not dig holes to bury ourselves, 1958-2003. 24 impressions numériques en noir et blanc. Encadré : 28 x 21,5 cm chacune. Édition de 7 + 1 AP ; 3/7 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

À propos du projet « The Atlas Group », on peut relire la chronique qui avait été publiée ici à l’occasion de l’exposition de Walid Raad à Carré d’Art, en 2014.

Selon le site du projet, ce document « est attribué au Dr. Fadl Fakhouri, un des plus grands historiens du Liban. L’historien a fait don de 226 cahiers, 2 courts métrages et 24 photographies en noir et blanc à l’Atlas Group au début des années 1990. Les seules photographies disponibles du Dr Fakhouri consistent en 24 autoportraits en noir et blanc qui ont été trouvés dans une petite enveloppe brune intitulée “Civilizationally, we do not dig holes to bury ourselves”. L’historien a produit ces clichés en 1958 et 1959 lors de son unique voyage hors du Liban, à Paris et à Rome »…

En 2006, à l’occasion d’un entretien avec le MoMA, Walid Raad précisait au sujet de ces images :

« L’homme ne regarde pas la caméra. Il ne regarde pas non plus les bâtiments devant lesquels il se tient. Par exemple, sous la Tour Eiffel, il décide de prendre une paire de jumelles et de regarder ailleurs. Il dit presque : “Je vais détourner le regard parce que je ne pense pas que l’histoire soit là”. Et dans un sens, cela nous donne une ouverture pour réfléchir à la manière d’écrire l’histoire du Liban contemporain. Devons-nous la chercher dans les monuments historiques et les ruines ? Ou devons-nous la chercher ailleurs ? »

Après ses premiers travaux dans le domaine de la performance et de la vidéo, Mona Hatoum se tourne vers l’installation et la sculpture en multipliant les techniques, les matériaux et les moyens d’expression. À plusieurs reprises, elle investit des objets domestiques et leur donne une dimension souvent agressive et menaçante ou pour le moins inquiétante par les changements d’échelle et l’ajout de clous, de fils électriques et de surfaces coupantes…

Grater Divide appartient à cet ensemble où l’on peut également trouver un égouttoir (No Way), une autre râpe à fromage (Daybed), un paillasson (Doormat) ou encore un moulin à légumes (La grande broyeuse)…

Mona Hatoum - Grater Divide, 2002 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Mona Hatoum – Grater Divide, 2002. Acier doux. 204 x 3,5 cm (largeur variable) – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Au-delà du sentiment « d’inquiétante étrangeté » et de la volonté de l’artiste de faire naître chez le spectateur des sensations de peur, de danger ou de violence, on peut aussi avoir une lecture plus « politique » de ses œuvres. C’est notamment ce que suggère le catalogue :

« On peut déceler un jeu de mots dans le titre (grater/ greater) : the great divide, c’est le fossé, un grand fossé – qui peut être l’obstacle séparant deux communautés, deux classes de la population, une barrière délimitant agressivement une frontière, ou délimitant un espace public ou privé sécurisé. Les frontières, que ce soit les limites entre les États, les communautés, ou entre des espaces privés ou publics, sont des abstractions qui sont matérialisées par différentes sortes de murs, grilles, ou excavations. Ici, la menace impliquée dans ces dispositifs se fait plus précise : la promesse d’un déchiquetage de celles ou ceux outrepassant cette limite ».

Année 2003 : Franz West, Wolfgang Tillmans, Sarah Lucas, Louise Bourgeois, Raymond Pettibon, Gabriel Orozco et Thomas Hirschhorn

Année 2003 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Année 2003 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier
Wolfgang Tillmans - Einzelganger III, 2003 et Franz West - Untitled, 2003 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Wolfgang Tillmans – Einzelganger III, 2003 et Franz West – Untitled, 2003 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

L’accrochage commence avec le rapprochement très réussi d’une des sculptures en papier mâche peint de Franz West et une captivante composition abstraite de Wolfgang Tillmans, réalisée en chambre noire sur du papier photographique, sans appareil photo ou de négatif.

Wolfgang Tillmans - Einzelganger III, 2003 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Wolfgang Tillmans – Einzelganger III, 2003. Impression couleur de type C. 237 x 181 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Le dialogue entre les deux œuvres est particulièrement fascinant. C’est sans aucun doute un des moments majeurs de l’exposition.

Franz West - Untitled, 2003 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Franz West – Untitled, 2003. Papier mâché, métal, laque, acrylique, carton. 80 x 63 x 87 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

De l’autre côté de la salle, une pièce provocante de Sarah Lucas (The Stinker, 2003) dénonce sans détour le salaud (The Stinker), les violences, les abus sexuel (entre autres)…

Sarah Lucas - The Stinker, 2003 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Sarah Lucas – The Stinker, 2003. Chaise, collants, kapok, fil, pince, jesmonite, cigarettes, canettes de cola et casque. 76 x 160 x 118 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

On retrouve la cigarette, un des matériaux favoris de l’artiste, qui recouvre ici le sexe de son Stinker… mais aussi les collants remplis de Kapok qui depuis plus de vingt ans constituent les Bunnies sans visages qui accompagnent l’artiste britannique. Certains ont pu y voir une parenté avec les poupées de Hans Bellmer et les sculptures de Louise Bourgeois

À propos de la cigarette, Sarah Lucas déclarait en 2000 à l’occasion de son exposition « The Fag Show » chez Sadie Coles : « I first started smoking when I was nine. And I first started trying to make something out of cigarettes because I like to use relevant kind of materials. I’ve got these cigarettes around so why not use them. There is this obsessive activity of me sticking all these cigarettes on the sculptures, and obsessive activity could be viewed as a form of masturbation. It is a form of sex, it does come from the same sort of drive, And there’s so much satisfaction in it. When you make something completely covered in cigarettes and see it as solid it looks incredibly busy and it’s a bit like sperm or genes under the microscope ». (entretien avec James Putnam)

Année 2003 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Année 2003 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Sur le mur du fond, on retrouve une aquarelle et un tableau de tissus de Louise Bourgeois (Mothers & Children et Untitled, 2003), un dessin de Raymond Pettibon (No Title [Not Bazooka Joe], 2003) et un des drapeaux de Gabriel Orozco (Untitled [from the flag series], 2003) qui a un peu de mal à trouver sa place.

Thomas Hirschhorn & Marcus Steinweg - Hannah Arendt - Map, 2003 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Thomas Hirschhorn & Marcus Steinweg – Hannah Arendt – Map, 2003. Carton, papier, film plastique, ruban adhésif, impressions, marqueur, stylo à bille. 230 x 325 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

L’accrochage se termine avec une des premières Maps de Thomas Hirschhorn (Hannah Arendt – Map, 2003). Depuis 2003, il réalise seul ou avec le philosophe Marcus Steinweg de grands schémas où dialoguent des images collées, des fragments de textes et ses propres commentaires…
Ces Maps  font fonction d’outils pour clarifier sa pensée, d’hommages aux figures qui l’ont inspiré (comme Arendt, Nietzsche, Foucault, Spinoza, Gramsci, Robert Wasler, Simone Weil…), de manifestes thématiques et de dispositifs de résistance. Le catalogue rapporte ces propos de Hirschhorn : « En lisant, coupant, tapant et collant je peux être en contact direct avec la pensée et les idées[…] Faire une carte est une forme pour fixer immédiatement ce que j’ai appris, une forme de soulignement des termes qui sont importants pour moi, et une manière de faire des liens – parce que tout est à propos de faire des liens. »

Année 2004 : Damien Hirst, Karen Kilimnik, Ugo Rondinone, Spartacus Chetwynd, Franz West, Cindy Sherman, Josh Smith, Damian Ortega, John Baldessari et Francis Alÿs

Dans ce vaste espace en L, l’accrochage s’organise en trois séquences.

Damien Hirst - Something and Nothing, 2004 et Karen Kilimnik - The Archangel Adrian, 2003 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Damien Hirst – Something and Nothing, 2004 et Karen Kilimnik – The Archangel Adrian, 2003 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

La première est construite autour de Something and Nothing (2004) un des Instrument Cabinets de Damien Hirst. Ici, l’artiste britannique présente un ensemble de poissons conservés dans du formol qui fait écho à une série de squelettes d’autres vertébrés aquatiques…

Damien Hirst - Something and Nothing, 2004 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Damien Hirst – Something and Nothing, 2004. Verre, acier inoxydable, acier, nickel, laiton, caoutchouc, MDF peint et laqué, acrylique, squelettes de poisson, poissons et solution de formaldéhyde. 205,7 x 375,9 x 121,9 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Quoi que l’on puisse penser du travail de Hirst, il faut bien admettre que son morbide cabinet de curiosité agit comme un miroir aux alouettes qui aimante irrésistiblement l’attention des visiteurs…

Toutefois, les œuvres d’art montrent une certaine résistance… Ainsi l’archange Adrien de Karen Kilimnik qui conclut la séquence précédente détourne ostensiblement le regard. Le masque d’Ugo Rondinone (sunrise. west. October, 2004), comme le Hulk (2004) de Spartacus Chetwynd, semble s’en moquer éperdument…

Spartacus Chetwynd – The Hulk, 2004. Huile sur papier entoilé. 15 x 20 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Les quatre petites huiles sur papier de Spartacus Chetwynd (Bat Opera, 2004) paraissent jouer le rôle de points de suspension et conduire le regard vers la séquence suivante…

Franz West - Cindy Sherman - Spartacus Chetwynd et Ugo Rondinone - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Franz WestCindy ShermanSpartacus Chetwynd et Ugo Rondinone – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Le deuxième moment de cette salle consacrée à l’année 2004 s’articule autour d’une sculpture siège de Franz West (Sitzskulptur, 2004).

Josh Smith - Untitled, 2004 - Franz West - Sitzskulptur, 2004 et Cindy Sherman - Untitled #419, 2004 - Collection Cranford au MOCO Montpellier
Josh Smith – Untitled, 2004 – Franz West – Sitzskulptur, 2004 et Cindy Sherman – Untitled #419, 2004 – Collection Cranford au MOCO Montpellier

Un des clowns de Cindy Sherman regarde en coin le spectateur… Cette série a souvent été décrite comme un jalon majeur dans la carrière de l’artiste…

Cindy Sherman - Untitled #419, 2004 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Cindy Sherman – Untitled #419, 2004. C-print. 167,6 x 124,5 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

De qui semble-t-elle se moquer ? Ce lui qui a refusé d’utiliser son image comme visuel pour l’exposition ? Peut-être attend-elle avec curiosité de voir qui osera s’asseoir sur la Sitzskulptur de Franz West pour rêver devant la toile de Josh Smith (Untitled, 2004) ?

Josh Smith - Untitled, 2004 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Josh Smith – Untitled, 2004. Huile sur toile. 152 x 122 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

L’accrochage se poursuit avec la série de 20 photographies du mexicain Damian Ortega (Materia en Reposo II (Brasil), 2004).

Damian Ortega - Materia en Reposo II (Brasil), 2004 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Damian Ortega – Materia en Reposo II (Brasil), 2004. C-prints. 20 impressions de 27,9 x 35,6 cm chacune – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Son tas de briques conduit le visiteur vers un grand tirage numérique augmenté de peinture acrylique de John Baldessari (Two Person Saw (Orange): With Standing Person (Blue), 2004) et une très singulière vidéo de Francis Alÿs (The Nightwatch, 2004) où les vingt caméras de surveillance de la National Portrait Gallery de Londres enregistrent la Ronde de nuit d’un renard…

Année 2005 : Abraham Cruzvillegas, Albert Oehlen, Michael Krebber, Karen Kilimnik et Mike Kelley

00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Peu d’œuvres exposées pour cette année 2005, mais une exceptionnelle confrontation entre une sculpture d’Abraham Cruzvillegas qui rappelle les pièces minimalistes et une toile d’Albert Oehlen qui appartient à la seconde série de ses peintures grises.

00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

La première est un assemblage rapidement empilé de miroirs en plexiglas de récupération. Ce Metamorfosis del cuarteto découpe en tranches horizontales disjointes et semble avaler l’espace d’exposition, les œuvres et les visiteurs…


De son côté, Gezeichnete Hunde (Drawn Dogs) joue de la coexistence de motifs figurés et abstraits, de la transformation de l’abstraction en figuration…

Albert Oehlen - Gezeichnete Hunde (Drawn Dogs), 2005 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Albert Oehlen – Gezeichnete Hunde (Drawn Dogs), 2005. Huile sur toile. 210 x 260 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

À l’inverse de la sculpture de Cruzvillegas, on devine ici un animal qui paraît s’extraire du monde indéfini et abstrait du tableau pour prendre forme à travers d’étranges et de baroques ornements floraux…

Michael Krebber - Untitled, 2005 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Michael Krebber – Untitled, 2005. Laque sur toile. 105 x 85 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

À côté de cette conversation étonnante et tonitruante, la discrète toile de Michael Krebber (Untitled, 2005) a un peu de mal à exister… Il en est de même pour la pochade de Karen Kilimnik (The angel of the Plague, 2005) qui donne l’impression ne pas être concernée par ce qui se passe ici.

Karen Kilimnik - The angel of the Plague, 2005 - 00s. Collection Cranford - les années 2000 au MO.CO. Montpellier Huile hydrosoluble sur toile. 50,8 x 40,6 cm. © Karen Kilimnik, courtesy 303 Gallery, New York
Karen Kilimnik – The angel of the Plague, 2005 – 00s. Collection Cranford – les années 2000 au MO.CO. Montpellier Huile hydrosoluble sur toile. 50,8 x 40,6 cm. © Karen Kilimnik, courtesy 303 Gallery, New York

Quant à la sculpture de Mike Kelley (Snakeskin Studloaf, 2005), appuyée contre la cimaise dans un équilibre qui parait incertain, elle semble poser un œil goguenard sur cette histoire…

Mike Kelley - Snakeskin Studloaf, 2005 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Mike Kelley – Snakeskin Studloaf, 2005. Techniques mixtes. 14,3 x 30,5 x 35,6 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Ce troublant personnage interpelle. Le cartel propose quelques pistes pour en comprendre le sens. Cependant, le recours à la notice du catalogue est bien utile pour remettre dans son contexte cette « forme semblable à une merde de taille humaine habillée de sa veste en faux serpent et de son slip »…

Année 2006 : Ken Price, Albert Oehlen, Thomas Schütte, Raymond Pettibon, Rosemarie Trockel, Rirkrit Tiravanija, Wade Guyton et Glenn Ligon

En parallèle avec le dialogue éclatant et en noir et blanc entre Abraham Cruzvillegas et Albert Oehlen dans la section précédente, l’accrochage débute ici par une conversation plus apaisée, presque musicale, toute en courbe avec d’une part une terre cuite peinte de Ken Price (Lazo, 2006) et une huile sur toile de Albert Oehlen (3 Amigos I, 2000/2006).

Albert Oehlen - 3 Amigos I, 2000-2006 et Ken Price - Lazo, 2006 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Albert Oehlen – 3 Amigos I, 2000-2006 et Ken Price – Lazo, 2006 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

À l’occasion d’une rétrospective de son travail au Los Angeles County Museum of Art, Ken Price évoquait la série à laquelle appartient Lazo comme des « formes arrondies avec des surfaces actives ». Le catalogue ajoutait : « Bien qu’elles soient, pour la plupart, abstraites, elles donnent l’impression d’être vivantes. Si vous clignez des yeux, l’une d’entre elles peut se glisser sur une table tandis qu’une autre s’élève ou s’effondre sur son piédestal. Et leur extérieur moucheté et tacheté est tout à fait inattendu. Il n’est pas étonnant que l’artiste ait dit de cette série, qui l’a occupé plus longtemps que toutes les autres, qu’elle continuait “à m’offrir des possibilités intéressantes et stimulantes” ».

La toile de Albert Oehlen appartient à un ensemble de trois œuvres qui porte le même titre de 3 Amigos. Créées en 2000, elles ont été achevées seulement six ans plus tard…

Albert Oehlen - 3 Amigos I, 2000-2006 - 00s. Collection Cranford - les années 2000 au MOCO
Albert Oehlen – 3 Amigos I, 2000-2006. Huile sur toile. 280 x 230 cm. – 00s. Collection Cranford – les années 2000 au MOCO

La signification de ce titre reste assez mystérieuse. Est-ce une référence à des amis ou à ces trois œuvres qui l’ont accompagné entre 200 et 2006 ? Ignorant la question, le cartel s’intéresse plus à la pratique de l’artiste : « Dans une approche conceptuelle de la peinture, Oehlen multiplie les effets : peinture, spray, lignes, coulures, raclage, frottement, empâtements et aplats envahissent la toile dans un style volontairement naïf. Le geste de l’artiste est décomplexé, et son approche unique de la peinture le positionne en rupture avec l’abstraction ».

Thomas Schütte - Green Head, 2006 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Thomas Schütte – Green Head, 2006. Céramique émaillée, acier. 64 x 50 x 32 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Une tête verte de Thomas Schütte (Green Head, 2006) semble observer cela de haut avec une certaine indifférence…

Raymond Pettibon - No Title (I have toed), 2006 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Raymond Pettibon – No Title (I have toed), 2006 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Cette première salle consacrée à l’année 2006 se termine avec un grand dessin toujours aussi énigmatique de Raymond Pettibon (No Title [I have toed], 2006)

Rosemarie Trockel - Zum schwarzen Ferkel 3, 2006 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Rosemarie Trockel – Zum schwarzen Ferkel 3, 2006. Céramique, platine émaillée. 198 x 110 x 6 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

À l’entrée de la salle suivante, une œuvre mystérieuse et insaisissable de Rosemarie Trockel (Zum schwarzen Ferkel 3, 2006) accueille le visiteur… Cette pièce en céramique recouverte de platine émaillée partage son titre (vers le porcelet noir) avec une série d’œuvres très différentes mais toutes troublantes…

Rirkrit Tiravanija - Untitled (only two cups of rice), 2006 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Rirkrit Tiravanija – Untitled (only two cups of rice), 2006. Piédestal en acier inoxydable poli, deux tasses de riz argenté et deux tasses en verre. 98 x 30 x 30 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

L’aspect étincelant de cette sculpture fait écho aux deux tasses de riz argenté et aux deux tasses en verre de Rirkrit Tiravanija (Untitled [only two cups of rice], 2006) que l’on découvre un peu plus loin…

Rirkrit Tiravanija - Untitled (only two cups of rice), 2006 et Wade Guyton - Untitled, 2006 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Rirkrit Tiravanija – Untitled (only two cups of rice), 2006 et Wade Guyton – Untitled, 2006 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Posée sur un socle en acier inoxydable poli, cette pièce de l’artiste thaïlandais, figure incontournable du mouvement de l’esthétique relationnelle, conduit le regard vers deux grandes impressions sur toile de lin de Wade Guyton. Ses caractères « X » imprimés à partir de Photoshop évoquent-ils comme le propose le catalogue « l’oblitération, un signe d’annulation » doivent-ils être « lu comme la signature d’un illettré, ou suggérer une peinture anonyme, faite “sous X”, qui d’un point de vue technique aurait pu être réalisée par n’importe qui » ?

La dernière œuvre pour cette année 2006 est une grande toile de Glenn Ligon (Stranger #23, 2006) où se mêlent pastel, gesso, poussière de charbon et acrylique.

00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Ligon y reproduit un extrait du livre de James Baldwin Stranger in the Village (1953). Le récit d’une expérience vécue par Baldwin dans les Alpes suisses est le point de départ d’une réflexion sur le racisme et la place des Noirs dans la société américaine.

Glenn Ligon - Stranger #23, 2006 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Glenn Ligon – Stranger #23, 2006. Bâton d’huile, gesso, poussière de charbon et acrylique sur toile. 243,8 x 182,9 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Sur un fond noir, les lettres noires sont difficilement lisibles. Elles ont été tracées à l’aide de pochoirs en superposant plusieurs couches de pastel gras. Ensuite, elles ont été recouvertes d’une fine couche de poussière de charbon… La notice du catalogue souligne la volonté de l’artiste de proposer avec Stranger #23 « une métaphore de notre difficulté à saisir le fond de ce qui est écrit à propos des réalités raciale et historique »…

Année 2007 : Jeff Wall, Rebecca Warren, Christopher Wool, Josh Smith et Sigmar Polke

Pour les trois dernières années de la décennie, la chronologie se fait moins rigoureuse, plus poreuse. L’accrochage se plaît à jouer avec les proximités et les connivences entre certaines œuvres…

Jeff Wall - Dressing Poultry, 2007 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Jeff Wall – Dressing Poultry, 2007. Boite lumineuse transparente. 201,5 x 252 x 26 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Tout commence avec Dressing Poultry (2007), une des photographies de Jeff Wall montées sur un caisson lumineux semblable à ceux utilisés pour les panneaux publicitaires. Ici, le photographe canadien met en scène, avec la minutie qu’on lui connaît, trois femmes qui préparent des volailles dans une grange proche de Vancouver. Dans cette image faussement documentaire, Jeff Wall multiplie les évocations aux scènes de genres du XVIe siècle à la Bruegel l’Ancien. Cette photographie est opportunément isolée sur un mur à l’entrée de la salle. En effet, elle trouve peu d’échos avec les autres œuvres de la Collection Cranford…

Rebecca Warren - CC, 2007 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Rebecca Warren – CC, 2007. Rebecca Warren – CC, 2007 – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Un peu plus loin, un superbe bronze doré de Rebecca Warren (CC, 2007) dialogue d’un côté avec des œuvres de l’année précédente (Wade GuytonUntitled, 2006 et Glenn LigonStranger #23) et de l’autre avec un tableau Sans titre de 2009 où Christopher Wool joue avec la trace de quatre écrans sérigraphiques juxtaposés, les superpositions, le noir et blanc et le sépia des encres, et l’illusion d’un diptyque…

Christopher Wool - Untitled, 2009 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Christopher Wool – Untitled, 2009. Encre de sérigraphie sur lin. 243,8 x 269,2 cm – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

Au fond de cet espace exposition, une autre toile de Christopher Wool de 2008 est accompagnée d’une encre sérigraphique sur papier de 2007. Dans ces deux œuvres, Wool donne l’impression de recouvrir un graffiti avec du blanc d’Espagne.

Christopher WoolUntitled, 2008. Émail sur toile de lin. 269,24 x 243,84 cm et Untitled, 2007. Encre de sérigraphie sur papier. 182,88 x 140,34 cm

L’ensemble est complété par un tableau de Josh Smith (Untitled, 2007) où les plus attentifs ne manqueront pas de rechercher dans sa composition abstraite le nom de celui qui fut l’assistant de Christopher Wool

Christopher WoolUntitled, 2008. Émail sur toile de lin. 269,24 x 243,84 cm et Josh SmithUntitled, 2007. Huile sur toile. 153 x 122 cm

La séquence consacrée à l’année 2007 se termine au bas de la volée d’escaliers qui conduit au dernier niveau de l’Hôtel des Collections avec l’exceptionnel polyptyque de Sigmar Polke, Untitled, 2007.

Sigmar Polke - Untitled, 2007 - 00s - Collection Cranford - les années 2000 au MOCO Montpellier
Sigmar Polke – Untitled, 2007. Technique mixte sur tissu. 4 pièces de 240 x 200 cm chacune – 00s – Collection Cranford – les années 2000 au MOCO Montpellier

C’est sans aucun doute une des pièces maîtresses de cette exposition. À eux seuls, ces quatre panneaux justifient une visite de « 00 s. Collection Cranford : les années 2000 ».