lundi 19 juillet 2021

« United States of Abstraction » cet été au Musée Fabre

Jusqu’au 17 octobre 2021, le Musée Fabre accueillera à Montpellier « United States of Abstraction – Artistes américains en France, 1946-1964 », une exposition coproduite avec le Musée d’arts de Nantes.

L’accrochage est en place à Nantes depuis le 12 février dernier, mais l’exposition est pour le moment restée sous cloche. L’étape montpelliéraine, qui devait débuter le 3 juillet, pourrait être décalée en fonction des décisions gouvernementales et d’une éventuelle prolongation nantaise.

« United States of Abstraction » au Musée d’arts de Nantes (c) Presse Océan

L’excellent catalogue publié par les Éditions Snoeck est disponible. Il permet de se faire une très large idée de « United States of Abstraction – Artistes américains en France, 1946-1964 » qui sera probablement un des événements majeurs de la période estivale.

Sur de nombreux points, l’ouvrage fait écho à Naissance de l’art contemporain – Une histoire mondiale | 1945-1970 de Béatrice Joyeux-Prunel, publié en début d’année. Dans ce troisième tome qui prolonge son histoire transnationale des avant-gardes, elle procède à une passionnante réévaluation de la place de New York comme centre de l’innovation artistique depuis 1945.

Sam Francis, Blue Balls, vers 1961-1962
Sam Francis, Blue Balls, vers 1961-1962 – © 2020 Sam Francis Foundation, California / ADAGP, Paris, 2020 – « United States of Abstraction » au Musée Fabre

Sur un champ plus réduit qui se limite pour l’essentiel à Paris et avec une approche qui relève de l’histoire de l’art, « United States of Abstraction – Artistes américains en France, 1946-1964 » propose un argumentaire offre un autre angle à la perspective sociale, économique, esthétique et géopolitique que Béatrice Joyeux-Prunel met en œuvre dans son analyse.

L’exposition et le catalogue qui l’accompagnent entendent poser un nouveau regard sur la présence en France d’artistes américains de la fin de la Seconde Guerre mondiale à l’attribution du grand prix de peinture de la Biennale de Venise à Robert Rauchenberg, en 1964. « United States of Abstraction » propose également de réévaluer la manière dont certains de ces artistes américains ont contribué à la « redéfinition de l’art abstrait en France à un moment où la géographie mondiale de l’art était bouleversée ».

Jean-Paul Riopelle, Sans titre, 1953
Jean-Paul Riopelle, Sans titre, 1953 – © MBA, Rennes, Dist.- RMN-Grand Palais/Louis Deschamps – « United States of Abstraction » au Musée Fabre

Dans leur introduction au catalogue, les trois commissaires scientifiques – Claire Lebossé, Sophie Lévy (Musée d’arts de Nantes) et Maud Marron-Wojewodzki (Musée Fabre) – affirment vouloir « offrir de nouvelles clés de lecture et présenter des artistes et des œuvres redécouverts en s’appuyant sur une bibliographie actualisée, des recherches inédites et des travaux universitaires récents »…

Elles commencent par rappeler que l’importance de la bourse du G.I. Bill qui permettait à tout ancien combattant de financer ses études, et donc de s’inscrire aux écoles d’arts et académies parisiennes entre 1946 et 1953. Les trois commissaires scientifiques soulignent que ces artistes sont venus pour diverses raisons diverses : l’attrait culturel de Paris et de l’Europe, mais aussi « la possibilité de créer sans réelle contrainte grâce à la bourse, la recherche d’une plus grande liberté, l’envie d’être ailleurs, d’être à Paris comme sur une île ».

Jack Youngerman, Tiger, 1961
Jack Youngerman, Tiger, 1961 – ©Adam Reich – « United States of Abstraction » au Musée Fabre

Le parcours de l’exposition est organisé en trois séquences :

Les titres de ces chapitres sont empruntés au catalogue et leur résumé au texte du communiqué publié par FRAME (French American Museum Exchange) qui soutient le projet des musée de Nantes et de Montpellier.

Les autres de l’« Art Autre » : Michel Tapié et l’Art Américain

La première section examine les œuvres réunies par le critique Michel Tapié, que ce soit dans des expositions de groupe (comme Véhémences confrontées à la galerie Nina Dausset en 1951, les Signifiants de l’informel en 1952 ou Un art autre au Studio Facchetti la même année) ou dans des publications de la première moitié des années 1950. Ces événements constituent une passionnante tentative de rapprocher une série d’œuvres abstraites en dehors de considérations nationales, mais autour des idées d’expressivité, de peinture gestuelle ou automatique abstraite.

À la lecture de catalogue, l’étude pose un regard critique sur le rôle de passeur joué par Tapié et s’interroge sur les théories nébuleuses formulées par le critique comme sur la fascination qu’exerçait sur les artistes cette personnalité « complexe et ambivalente »…

Cette section rassemble plusieurs documents d’archives. Des œuvres de Jackson Pollock, Willem De Kooning, Mark Tobey, Claire Falkenstein, Alfonso Ossorio sont mises en rapport avec celle de Georges Mathieu, Camille Bryen, Jean-Paul Riopelle, Jean Dubuffet, Hans Hartung, Wols

Paris est une île

Le second chapitre regroupe plusieurs coloristes abstraits, comme Sam Francis, Joan Mitchell, Shirley Jaffe, mais aussi Kimber Smith, Norman Bluhm ou Beauford Delaney, qui trouvèrent en France un lieu de liberté et de créativité, sans pour autant établir de liens forts avec les artistes du groupe de l’abstraction lyrique, à l’exception du peintre canadien Jean-Paul Riopelle. Ils revendiquent une forme de solitude et utilisent la capitale française comme un lieu stimulant pour la création, mais néanmoins étrangement apatride. Leurs œuvres ont en commun des formes flottantes, de grande échelle, aux coloris intenses.

Autour d’une forme d’« insularité », le catalogue s’interroge sur le fait les artistes américains installés en France « formèrent que peu de liens avec les communautés artistiques parisiennes, sans pour autant créer une école américaine de Paris ». Il revient sur quelques lieux de rencontre : l’éphémère galerie Huit où exposèrent entre autres Simon Hantaï, Lawrence Calcagno, Shinkichi Tajiri ou Joe Downing ; un groupe autour de Sam Francis et Jean Paul Riopelle où se croisent Norman Bluhm, Shirley Goldfarb, Al Held, Shirley Jaffe, Paul Jenkins et Alice Baber, Joan Mitchell, Kimber Smith.

Les commissaires scientifiques avancent aussi l’idée d’une « Peinture céleste », évoquant « un ensemble de toiles à la matière picturale évanescente, transparente, floconneuse, qui se développe sur les surfaces picturales. (…) Loin de l’Action Painting, elles évoquent plutôt un espace et une lumière produits par les effets spatiaux de la couleur ». Sam Francis est défini comme « l’artiste pivot de cet art » que partagent Norman Bluhm, Reginald Pollack, Beauford Delaney, Paul Jenkins, Kimber Smith, Alice Baber ou encore James Bishop.

Hasard, modularité et mouvement renouveaux de l’abstraction géométrique

Le dernier chapitre étudie comment les artistes Ellsworth Kelly, Ralph Coburn, John Youngerman, ou Robert Breer, en relation avec certains de leurs aînés comme Jean Arp ou Alexander Calder et avec certains de leurs contemporains (François Morellet), ont profondément renouvelé l’abstraction géométrique dans le Paris de l’après-guerre.

Cette troisième séquence est particulièrement intéressante. Un regard singulier est porté sur Window, Museum of Modern Art, Paris, une œuvre de 1949, fondatrice dans le travail de Ellsworth Kelly. Pour cette « copie exacte » d’une fenêtre du Palais de Tokyo, l’artiste précisait : « Au lieu de réaliser un tableau – interprétation d’une chose vue ou image d’un contenu inventé – je trouvais un objet et le “présentais” comme étant seulement lui-même. […] La forme de ma peinture est le contenu ».

Ce chapitre revient aussi sur la place laissée au hasard et sur les rencontres de Kelly, Coburn et Youngerman avec Jean Arp, sur la mise au pont d’une « méthode aléatoire » qui associe le hasard au module puis sur leurs échanges avec François Morellet qui conduisent « vers une production invitant à la participation du regardeur/acteur, lui offrant le choix de la recomposer ». Avec à propos, le catalogue souligne « ce n’est pas non plus une coïncidence si cette période voit la théorisation de “l’œuvre ouverte” par Umberto Eco »…

« United States of Abstraction » attirera sans aucun celles et ceux qui gardent un souvenir impérissable de « … la couleur toujours recommencée. Hommage à Jean Fournier », la magistrale exposition qui accompagnait la réouverture du musée en 2007.

C’est avec une certaine impatience que l’on attend de découvrir l’accrochage de « United States of Abstraction – Artistes américains en France, 1946-1964 » à Montpellier.
Chronique à suivre…

Commissariat général :
Michel Hilaire, conservateur général, directeur du musée Fabre et Sophie Lévy, directrice conservatrice du Musée d’arts de Nantes.
Commissariat scientifique :
Claire Lebossé, conservatrice, responsable des collections d’art moderne, Musée d’arts de Nantes – Sophie Lévy, directrice conservatrice, Musée d’arts de Nantes – Maud Marron-Wojewodzki, conservatrice, responsable du département milieu 19e-21e, musée Fabre.

Catalogue publié par les Éditions Snoeck. Introduction par Claire Lebossé, Sophie Lévy et Maud Marron-Wojewódzki. Essais de Catherine Dossin, Guitemie Maldonado, Molly Warnock et Melanie Rachael Arauz. Chronologie de Julie Ulloa. Biographies par Claire Lebossé, Sophie Lévy et Maud Marron-Wojewódzki. À noter la présence d’un index et d’une importante bibliographie.

L’exposition bénéficie du soutien de la Terra Foundation for American Art et de FRench American Museum Exchange (FRAME).

En savoir plus :
Sur le site du Musée Fabre
Sur le site de FRAEME

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