lundi 24 janvier 2022

Bilan plasma – Post_Production 2021 au Frac Occitanie Montpellier

Cassandre Fournet • Valentin Martre • Clément Philippe • Thomas Stefanello


Jusqu’au 19 février 2022, le Frac Occitanie Montpellier présente « Bilan plasma », une exposition collective avec Cassandre Fournet, Valentin Martre, Clément Philippe et Thomas Stefanello pour la sixième édition du programme Post_Production.

Emmanuel Latreille, directeur du Frac, commissaire de l’exposition commence son texte d’introduction par ces lignes :

« Sous un titre ironiquement inspiré des formulations scientifiques ou médicales, l’exposition Bilan plasma met en scène diverses « constructions » au moyen desquelles les artistes contemporains questionnent les rapports que nous entretenons avec le monde.
L’œuvre d’art peut être parfois exposée avec les moyens (instruments, dispositifs, méthodes) qui rendent compte de son processus de production : car c’est au fond ce dernier qui explicite sa raison d’être, les valeurs qu’elle porte, les interrogations qu’elle voudrait faire naître à l’égard de la société et des usages humains. »

L’espace d’exposition du Frac à Montpellier est en effet occupé par trois « constructions » qui s’échelonnent dans sa profondeur et dans lesquelles il faut entrer.

Sur la gauche, Valentin Martre a construit une galerie plongée dans le noir qui détourne les vitrines des centres commerciaux ou des musées pour présenter une série de pierres énigmatiques (Crépuscule rocheux, 2021).

Au centre, Thomas Stefanello a retourné une roulotte de chantier qui a, dit-il, mise au repos (Somnium, 2021)

Au fond, Clément Philippe a installé une tente de chercheur (SecConfinement : Camp Alpha, 2021)

Les toiles et les dessins de Cassandre Fournet tentent de faire écho par leurs sujets aux installations des trois autres artistes.

La cohérence de l’ensemble des œuvres exposées et l’évidence de leur mise en espace donnent à « Bilan plasma » une force incontestable où les diverses proposition « loin de s’exclure, coexistent et se renforcent »…

Pour Post_Production 2021, comme le souligne très justement Emmanuel Latreille, « l’espace d’exposition du Frac devient à son tour un « autre » lieu dans lequel sa fonction habituelle de « présentation » n’est pas réduite à la jouissance esthétique (le beau, ou la fonction mimétique), mais collabore à la dimension de production elle-même »…

Comme l’an dernier, quatre textes critiques ont été commandés pour « Bilan plasma » :

Faut-il ajouter que « Bilan plasma » impose un passage par le 4, rue Rambaud à Montpellier ?

À lire, ci-dessous, un compte rendu de visite, le texte de présentation du commissaire de l’exposition et quelques repères sur les itinéraires de Cassandre Fournet, Valentin Martre, Clément Philippe et Thomas Stefanello. Ces documents sont extraits du dossier de presse.

Rappelons que le programme Post_Production est réalisé en partenariat avec les écoles supérieures d’art en Occitanie : Pau-Tarbes (ÉSAD Pyrénées), Nîmes (ésban), Montpellier (MO.CO. Esba) et Toulouse (isdaT). La bourse offerte par leur école d’origine et l’exposition au Frac Occitanie Montpellier ont pour objectif de favoriser l’insertion professionnelle et artistique des jeunes diplômé·e·s (DNSEP).

En savoir plus :
Sur le site du Frac Occitanie Montpellier
Voir la conversation d’Emmanuel Latreille avec les quatre artistes de « Bilan plasma » sur la chaîne YouTube du Frac Occitanie Montpellier
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Sur le site de Cassandre Fournet, Valentin Martre, Clément Philippe et Thomas Stefanello

​« Bilan plasma » : Regards sur l’exposition

Valentin MartreCrépuscule rocheux, 2021 – Globe écumeux, 2020 et Formation verticale, 2021

C’est avec beaucoup de plaisir et d’intérêt que l’on retrouve Valentin Martre dont on a pu apprécier le travail à Marseille à la Galerie de la Scep, chez Vidéochroniques et pour la dernière édition des Arts Éphémères.

Avec Crépuscule rocheux (2021), il présente une installation majeure de « Bilan plasma ». Énigmatique et séduisante, c’est probablement celle qui accroche le plus le regard du visiteur tout en le laissant dans une troublante incertitude.

Dans un espace plongé dans une totale obscurité, dix échantillons de « minéraux » sont exposés dans une vitrine subtilement éclairée où alternent lumière blanche, lumière noire et noir total… D’étranges phénomènes de photoluminescence (fluorescence et/ou phosphorescence) apparaissent à la surface des coupes exécutées sur ces roches… Sur certaines, on perçoit des lignes et des creux qui font penser à des messages codés inspirés d’écritures cunéiformes ou à des traces de circuits imprimés…

Dans ce dispositif scénographique fréquent dans les galeries de minéralogie, il faut un certain temps pour comprendre que Valentin Martre joue avec notre fascination et notre crédulité…

Ces échantillons ne sont pas des roches, mais des moulages réalisés en plâtre avec des pigments fluorescents en aluminates de strontium. Ces terres rares sont des éléments indispensables pour la fabrication de composants informatiques. Leurs extractions présentent de nombreux et souvent catastrophiques impacts environnementaux.

On retrouve ces astucieuses combinaisons de pierres et de circuits imprimés dans les deux morceaux de Coupe électronique (2021), fichés dans les cimaises à l’extérieur…

À travers ces prismes fictionnels, Valentin Martre nous invite à interroger le lien entre l’informatique et la géologie… Doit-on en conclure, comme le fait Karin Schlageter, que « ces œuvres (…) nous enjoignent à penser un nouveau paradigme, à renégocier notre place dans le monde, en collaboration avec les éléments qui nous entourent et dont nous faisons partie » ?

Un peu plus loin, sur la gauche, Valentin Martre présente Globe écumeux (2020), une singulière sculpture réalisée à part d’un filtre de piscine en PVC qu’il transforme en une étonnante dentelle après l’avoir percé de centaines de trous…

Les copeaux qui résultent de cette opération ont ensuite été amalgamés à l’aide d’un décapeur thermique pour créer « une étendue souple semblable à une écume blanchâtre ».

Pour l’artiste, « cette sculpture est comme une réflexion sur la théorie des ensembles de Russell qui questionnent l’interaction que les éléments peuvent avoir entre eux dans un tout aux limites inconnues »… Dans son portfolio, il ajoute qu’elle « fonctionne comme une possible application du principe théorique “d’échange équivalent” que l’on retrouve dans l’alchimie et que j’utilise ici au travers d’un recyclage de plastique (basé sur l’équilibre et l’échange ce principe peut être expliquer par : la création d’un nouvel objet demande un sacrifice d’une valeur équivalente) »…

Au centre de l’espace d’exposition, une troisième pièce de Valentin Martre est suspendue à une poutre. Formation verticale (2021) est composée d’un tube métallique sur lequel sont agglutinés des aimants en ferrite broyée, récupérée en partie dans des déchets électroniques (enceintes audio).


L’idée de cette sorte de stalactite est intimement liée à Crépuscule rocheux… Ici, ces céramiques ferromagnétiques (obtenues par moulage à forte pression et à haute température d’oxyde de fer, de manganèse, de zinc, de cobalt, de nickel, etc.) retrouvent leur forme première de minéraux.

Avec les trois pièces qu’il expose dans « Bilan plasma », l’artiste exprime « l’idée que tout objet redeviendra éléments naturels avec le temps, et qu’en fin de compte toutes les choses qui nous entourent font partie de la même famille du tangible ».

Thomas StefanelloSomnium, 2021

Au centre de l’espace d’exposition, Thomas Stefanello a retourné une roulotte de chantier qu’il a, dit-il, mise au repos. À l’intérieur, mais aussi autour d’elle, il présente un ensemble de sculptures, un échafaudage en bois, une vidéo et quelques objets qui font installation.

Au centre de la baraque, l’échafaudage sert de support à l’exposition d’éléments qui évoquent le travail et le chantier.

De haut en bas, on découvre tout d’abord des morceaux de parpaing accompagnés d’un calendrier illustré par la photo d’une femme nue et une feuille de plomb partiellement déroulée sur laquelle repose un amas pâteux composé de résine de baumier, de vaseline et de cire d’abeille.

Au-dessus de cette masse odorante, une barre à mine, finement sculptée dans du marbre, est retenue par une sangle… Faut-il voir dans cet étrange pendule une quelconque menace, un écho au dispositif expérimental conçu par Foucault ou l’évocation d’un épisode du roman d’Umberto Eco ?

Deux planches jointes supportent un casque de chantier, lui aussi taillé dans du marbre, et une paire de gants grossièrement moulés en latex. Leur teinte rouge sombre devrait s’éclaircir et s’approcher de celle de la combinaison suspendue dans les hauteurs de l’échafaudage.

Une courte vidéo, Workers, est projetée sur une feuille de plomb suspendu sur la paroi au fond de la roulotte.

À l’extérieur, deux gants en béton sont prisonniers d’une chaîne en acier accrochée au plafond du Frac.

Pour Thomas Stefanello, son installation « correspond à un questionnement sur la relation de l’individu au travail, au système de production où il faut être rentable économiquement, où il n’y a pas de place pour le rêve ». On comprend alors pourquoi le titre, Somnium a été choisi… Si l’on se réfère au Gaffiot, ce mot latin signifie en effet songe ou au rêve…

Dans son entretien avec Emmanuel Latreille, Thomas Stefanello ajoute : « Les objets sont des objets quotidiens du monde ouvrier que je mets en relation avec la vidéo Workers. L’enjeu pour moi, par la technique et les matériaux employés, c’est d’interroger leur statut, interroger leur charge affective… C’est aussi enlever la texture de l’objet pour le transformer et qu’il devienne générateur de pensées »…

« Pour moi, dit-il, la roulotte retournée sur le dos évoque une relique au repos ». Cette évocation interroge jusqu’au moment où l’on découvre dans le texte de Stefania Caliandro que l’artiste a un parcours de tailleur de pierre, spécialiste des cathédrales, qui a profondément marqué son imaginaire… qui ne serait pas sans relation avec la genèse de Somnium. Plusieurs éléments de son installation prennent alors une autre dimension… On pourrait y voir une sorte d’autel votif qui rappelle un peu certains « monuments » de Thomas Hirschhorn…

Clément PhilippeSecConfinement : Camp Alpha, 2021

Le fond de l’espace d’exposition du Frac est en grande partie consacrée à une imposante installation de Clément Philippe, SecConfinement : Camp Alpha (2021).

Camp Alpha se présente comme une installation scientifique qui semble avoir été récemment abandonnée… En pénétrant dans une première serre, on découvre dans une lumière bleutée : un laboratoire, des cartes topographiques, un lit de camp équipé d’une couverture de survie. Deux rations de secours Emergency Food Ration NRG-5 dans leurs gamelles… Un peu partout, des sacs échantillons sont empilés.

Dans une seconde serre, plus petite, des morceaux de roches couverts d’une fine poussière bleue ont été soigneusement emballés sous vide et posés sur des étagères.

À l’extérieur, deux bancs entourent les restes d’un feu de bois. Une caisse entrouverte laisse entrevoir des armes. Sur son couvercle, le pictogramme « Danger explosifs » accompagne le symbole « Nucléaire — Matières radioactives » qui l’on retrouve partout, y compris sur un drapeau qui « flotte » au bout d’un mât et où l’on peut lire « Sec. Confinement » et la devise «  Semper chrysalis »…

À l’entrée de la grande serre, sur une table de camping, une vidéo évoquera des souvenirs à ceux qui sont passés par La Panacée ces derniers mois…

En effet, Camp Alpha prolonge ou complète l’installation qu’il a présentée dans le cadre de SOL ! La biennale du territoire, proposée par l’équipe curatoriale du MO.CO. Plusieurs éléments de Section Confinement : Remède MK I (2017-2021) devraient rejoindre le Frac lors d’une performance à travers la ville après le finissage de SOL !

Sur les réseaux sociaux, Clément Philippe en fait la description suivante :

« Habitat conçu pour être transportable dans une caisse en bois, à laquelle il est possible de fixer des roues, Camp Alpha permet l’identification des roches prélevées et leur encapsulation sous vide avec adjonction de Bleu de Prusse ».

Entièrement imaginaire, inspiré par la science-fiction et les jeux vidéo, Camp Alpha s’intègre dans un projet au long court, Sec.Confinement où Sec peut être interprété comme section, secteur ou sécurité.

Pour ce travail, le matériau primaire est constitué par des stériles d’anciennes mines d’uranium et le bleu de Prusse. Pigment bleu foncé employé en peinture, le bleu de Prusse, souvent considéré comme le premier pigment synthétique moderne, est aussi utilisé pour traiter les contaminations humaines ou animales au césium radioactif et les intoxications alimentaires au thallium. Il fait partie des « contre-mesures » qui pourraient être mises en œuvre après un accident nucléaire majeur…

Dans le projet Sec.Confinement, Clément Philippe propose avec humour et ironie une utilisation dérisoire du bleu de Prusse pour soigner les paysages meurtris par l’exploitation des anciennes mines d’uranium et notamment dans le Lodévois… Dans sa conversation avec Emmanuel Latreille, il ne manque pas d’ajouter que cette utilisation du pigment aurait plus tendance à contaminer les lieux qu’à en réparer les dégâts…

Après avoir évoqué les Atmospheres de Judy Chicago et les performances de Francis Alÿs, avant de conclure en citant Marcuse et Walter Benjamin, Grégoire Prangé remarque très justement dans son texte écrit pour « Bilan plasma » :

« Si l’art ne peut sauver le monde, peut-être peut-il tout de même nous aider à grandir. Nous en revenons alors au Semper Chrysalis inscrit sur le drapeau : l’installation devient capsule, cocon dans lequel nous chrysalides nous transformons, par une prise de conscience de larve devenons papillons — ce dernier stade de développement des lépidoptères que l’on appelle aussi imago, image — c’est peut-être l’éveil que permet l’art ».

Cassandre Fournet – Acryliques sur toile et dessins, 2016-2021

L’accrochage tente de créer au mieux des échos entre les tableaux et les dessins de Cassandre Fournet et les « constructions » des trois autres artistes.

À l’entrée, le face-à-face entre Troglodyte (2016) et les murs blancs de l’installation Crépuscule rocheux de Valentin Martre est sans doute la meilleure réussite.

Avec moins de force, le dialogue se poursuit entre les deux toiles de Cassandre Fournet (Portes ouvertes, 2019 et Import-Export, 2020) et le Globe écumeux de Valentin Martre.

Autour du Somnium de Thomas Stefanello, la conversation s’épuise un peu plus avec Vacances Post Confinement (2020) et les 14 tableautins de Alphabet (2021).

Au fond de la salle, on peine à trouver ce qui peut relier la toile Parc du labyrinthe (2017) et les six dessins de la série Adventices (2021) à l’installation de Clément Philippe.

L’« archéologie du quotidien » de Cassandre Fournet mériterait probablement un autre contexte pour être appréciée à sa juste valeur…

​« Bilan plasma » : Texte de présentation d’Emmanuel Latreille

L’humanité est entrée dans l’ère des bilans : établir les rapports, aligner les données, ranger les expériences, classer les critères, baser les comptes, comparer les tableurs, labéliser les blobs et faire le bilan (sans se biler). « Qu’en est-il du plasma ? » Il en est de deux sortes : celui du monde, celui des corps. Le premier est de nature gazeuse, c’est le fluide d’ions positifs et d’électrons négatifs qui circule dans l’univers. Le second est le liquide sanguin dans lequel baignent les cellules des organismes, notre « véritable milieu intérieur ». L’un et l’autre désignent ce qui enveloppe, ce qui garantit une chaleur constante, ce qui alimente, nourrit, soutient ou revigore.

Que l’art établisse des bilans, qu’est-ce que cela peut signifier d’autre que de replonger les êtres dans ces plasmas essentiels à la régénérescence de leur vitalité ? Il y faut de la méthode, des instruments de haute précision et une vigoureuse détermination. Méthode, précision et détermination se ressentent dans les travaux de Cassandre Fournet, Valentin Martre, Clément Philippe et Thomas Stefanello. Les matières, pour les trois sculpteurs, font l’objet d’applications longues, dans des environnements détaillés, bien délimités, afin d’y reproduire la circulation de forces, d’affronter des concentrations minérales, de déverrouiller des compactages graniteux, de pulvériser des sédimentations hors d’âge. Les outils sont eux-mêmes traversés par les énergies qu’ils génèrent : car comment ce qui serait inerte pourrait donner la vie, entraîner dans l’émotion, débonder ? Les peintures de Cassandre Fournet ne décrivent pas ces mêmes chantiers, elles les font chanter en aplats de couleurs et sont de la même immatérialité que le plasma interstitiel où s’ébrouent toutes nos molécules flappies… Netteté des écritures, exactitude des formes martelées, tranchant des rayons, éclats d’éléments brisés, trouages plasticopigmentaires, explosions suspendues… Que Bilan plasma ouvre le livre blanc d’un monde moins sec !

Emmanuel Latreille
Directeur du Frac Occitanie Montpellier
Commissaire de l’exposition

​Cassandre Fournet

Née en 1992, Cassandre Fournet vit et travaille à Toulouse et à Nantes.
Diplômée de l’isdaT – institut supérieur des arts et du design de Toulouse en 2017.
https://www.cassandrefournet.fr/

Cassandre Fournet et l’Archéologie du quotidien : Un texte de Jérôme Carrié

Le travail de Cassandre Fournet s’attache à représenter des détails auxquels nous n’accordons que peu d’importance lors de nos déplacements quotidiens. Au premier regard, il se dégage de ses œuvres un paradoxe entre la patiente construction plastique de l’image et la frêle réalité que celle-ci décrit. Par la maîtrise technique qui les caractérise, ses œuvres donnent une valeur à ces détails secondaires et insignifiants au premier abord : lieux abandonnés, murs délabrés, enseignes, panneaux, entrepôts, espaces en chantier, graffitis, végétaux qui poussent dans les fissures du bitume… À partir de ces presque riens issus de ses déambulations urbaines, l’artiste opère littéralement une « transfiguration du banal », pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Arthur Danto.
Chaque peinture est le fruit d’un important travail d’observation, d’étude, de préparation et de composition. De la rencontre sensible avec les lieux, l’artiste en retire une documentation photographique qui permet de fixer l’indice d’un instant unique. Du repérage à la prise de vue, de la photographie au traitement numérique, du numérique au dessin, du dessin à la mise en couleurs, l’artiste compose ses œuvres dans un mouvement.
La texture des surfaces, le rendu des matières, l’extrême attention apportée à chaque partie de la composition produisent un saisissant effet de réel. Avec les moyens picturaux qui lui sont propres, le travail minutieux de Cassandre Fournet parvient à rendre les lieux présents dans toute leur matérialité et invite le regardeur à sentir les différentes dimensions du temps qui affleurent à la surface des choses. Dans ses aquarelles en particulier, la transparence crée un feuilletage qui laisse apparaître les lignes de construction du dessin. Ce tressage des dessus et des dessous induit une analogie entre les données objectives du paysage et le processus d’élaboration artistique lui-même.
Les œuvres récentes de Cassandre Fournet proposent d’isoler des éléments du paysage urbain en les disposant sur un fond de couleur monochrome. La série Alphabet procède par extraction, prélèvement, détourage, typologie. D’un jaune pâle, l’aplat d’arrière-plan évoque la couleur de la bande de masquage utilisé par l’artiste qui lui permet d’effectuer des réserves. L’utilisation de l’aplat établit une relation dialectique entre le dispositif visuel de la représentation, la dimension plastique de l’objet et la surface immaculée du support.
Cassandre Fournet construit son langage plastique avec une étonnante économie de moyens. Procédant par suites et séries, l’artiste suit des protocoles stricts tout en adaptant très librement sa technique au motif ou au format de l’œuvre. Par le choix de ses sujets, son art pictural nous rend attentifs aux lisières, aux objets les plus fragiles, aux lieux les plus volatiles, aux nuances les plus délicates. Ses paysages transitoires évoquent la nostalgie des ruines, les dimensions de l’éphémère et du fugace, nous invitant à une sorte d’archéologie poétique du quotidien.

​Expositions

À venir – La Filature, scène nationale de Mulhouse, avec Gaëtane Verbruggen
(lauréate du prix Filature Mulhouse019), 2021
– Expositions hors les murs à Martres Tolosane avec PAHLM et le compositeur
Patrice Soletti, 2020
– CRAC 2020 – Biennale d’arts actuels, Champigny-sur-Marne, 2020
– Presque rien, CIAM La Fabrique – Centre des arts contemporains de l’université
Toulouse-Jean Jaurès, décembre 2019
PASSAGE, Abbaye de Léhon, dans le cadre de la résidence aux Ateliers du Plessix
Madeuc (avec Coline Casse), décembre 2019
– Biennale de la jeune création contemporaine Mulhouse019, 2019
– 22e Rencontre de l’art contemporain, Château Saint-Auvant (87), 2018
CLIFFHANGERS, Espace d’art contemporain Lieu-commun, Toulouse (31), 2018

​Valentin Martre

Né en 1993, Valentin Martre vit et travaille à Marseille.
Diplômé de l’ésban – École supérieure des beaux-arts de Nîmes en 2017.
https://valentinmartre.com/

Valentin Martre, Tout se transforme ou se déforme, même l’informe : Un texte de Karin Schlageter

Une paire d’yeux vifs et alertes farfouille dans le paysage. Elle erre du regard, mais elle n’est pas perdue. Ce regard scanne la ville pour y déceler ce qui a de la valeur pour lui. Il s’accroche aux menus détails. C’est le genre de regard acéré capable de distinguer chaque gravillon de son voisin, la singularité de chaque brin d’herbe. Ces yeux, en fait, ce sont des mains. Qui palpent le réel, caressent le velours d’une autre peau, et qui tressaillent en sentant le grain sous la pulpe des doigts. Toucher avec les yeux.
Ces yeux-là donc, glanent des petits bouts de monde. Ils ordonnent aux mains, qui à leur tour se saisissent de ces riens, et les fourrent au fond des fouilles : filet de protection d’échafaudage, circuit imprimé d’appareil électronique, de la limaille, la dépouille d’un insecte. À la fin de la journée, le glaneur retourne ses poches et étale leur contenu devant lui. Il contemple le trésor amassé de tous ces riens qui n’en sont pas.
Vient ensuite la stase d’un moment suspendu, le moment où ça se fige, et où les yeux s’abîment dans la contemplation de ces objets. Autre rythme, autre chorégraphie. La paire d’yeux qui s’est arrêtée sur un objet, le fouille désormais du regard, à fond, jusqu’au fond. Hypnotisés comme par une vision fractale, les yeux se plongent dans un vortex scopique. Le temps et l’espace semblent distordus et le regard plonge dans une dimension parallèle, une brèche que la sculpture vient ouvrir dans notre perception du réel.
Nos yeux regardent ce que les yeux de Valentin Martre ont vu et ce que ses mains ont manigancé, bricolé et agencé. Au premier abord, des formes familières et des objets reconnaissables dans lesquels s’imbriquent d’autres formes, d’autres objets. La vue en coupe est récurrente. L’espace est polarisé, magnétique. La matière bavarde fait démonstration de sa versatilité, de sa capacité à se métamorphoser.
L’intervention d’une main humaine sur ces artefacts est toujours tangible. Ils semblent être le lieu où vient s’assouvir une curiosité, un désir irrépressible de percer à jour, de disséquer, pour tenter de comprendre « comment ça marche ». La tranche, la séparation et la classification sont des gestes qui irriguent l’Histoire des sciences naturelles, régissent l’esprit du Musée, et disent en sous-texte l’exploitation des ressources naturelles, la domination de l’humain sur le non-humain.
Dans le vocabulaire formel déployé par Valentin Martre, il y a quelque chose qui cloche, il y a « un truc » qui nous fait brutalement dézoomer et prendre du recul. On trébuche sur cet univers quasi-scientifique et policé. À bien y regarder, nous sommes face à des trucages, des inventions. Valentin Martre trafique le réel, il fausse les données et nous invite à mettre en doute l’organisation scientifique du monde qui nous est tant familière. Ces œuvres qui hybrident le biologique au technologique, le « naturel » au culturel, nous enjoignent à penser un nouveau paradigme, à renégocier notre place dans le monde, en collaboration avec les éléments qui nous entourent et dont nous faisons partie.

​Expositions collectives – Sélection récente

Métazoaire, Arts éphémères 2021, Parc de la maison blanche, Marseille, Mai 2021 –
Commissariat Isabelle Bourgeois et Martine Robin
GR57, Atelier Vé, Marseille, Septembre 2020
La Karma, Talus Le Jardin collectif, Marseille, Août 2020
L’échantillon d’un jardin, Galerie de la Scep, Marseille, Octobre 2019 – Janvier
2020 – Commissariat Diego Bustamante et Aude Halbert
From Anywhere To Marseille / To Anywhere, Casati Arte Contemporanea,
Docks Dora, Turin, Italie, 1-3 novembre 2019
– Inauguration de l’Atelier Vé, Marseille, Mai 2019
Présages, Le lieu multiple Montpellier, Mars 2019 – Commissariat Laureen Picaut
Sud magnétique, Vidéochroniques, Marseille, Février-avril 2019 – Commissariat
Édouard Monnet
Tangible is the nouveau irl, Galerie de la SCEP, Marseille, Septembre-décembre
2018 – Commissariat Diego Bustamante

​Clément Philippe

Né en 1987, Clément Philippe vit et travaille à Montpellier.
Diplômé du MO.CO. Esba – École supérieure des beaux-arts de Montpellier en 2016.
www.clement-philippe.com

Clément Philippe : Un texte de Grégoire Prangé

Un campement laissé à l’abandon, deux serres communicantes, un laboratoire, un lit de camp, du matériel scientifique disposé ici et là, des cartes, les restes d’un feu de bois, des caisses et de la couleur, un peu partout. Devant, un drapeau flotte au bout d’un mât et porte le symbole du nucléaire, un titre « Sec. Confinement » et une devise dérivée du latin : semper chrysalis. Face à cet ensemble énigmatique d’où toute présence humaine a parfaitement disparue, face à ces vestiges qui renvoient à quelque univers post-apocalyptique, on s’interroge sur l’avenir de nos propres systèmes de société, au monde dans lequel on vit, et à son évolution prochaine. Avec cette œuvre, Clément Philippe s’inscrit dans un réseau complexe de références formelles et conceptuelles qui tentent d’approcher l’absurdité d’un monde post-industriel courant à sa perte — toujours le papillon vole vers la lumière — et on pense à des installations comme celles d’Anne et Patrick Poirier, et notamment Danger Zone (2001) qui déjà présentait au public un campement de fortune et une question : que s’est-il passé ? Le jeu de piste est lancé.
Contrairement à l’œuvre des Poirier, la structure de Clément Philippe nous est ouverte et nous sommes invités à y pénétrer, à l’habiter cette installation, et par là à actionner l’œuvre, à la mettre en mouvement. Ce faisant, nous nous mettons dans la peau de ses habitants peut-être, ou bien jouons le rôle d’enquêteurs-témoins chargés de comprendre cette histoire.
Au cœur de nos interrogations il y a le paradoxe de Prométhée, ce Titan qui fit don du feu à l’humanité, et de la science, amie ambiguë qui pourrait aussi bien la conduire à sa perte. N’est-ce pas le sens de cette installation ? Et face à ce paradoxe inexorable quelle attitude adopter ? À cette question, Clément Philippe répond par une poésie de l’absurde, un remède inopérant mais symboliquement fort. L’entièreté du campement est plongée dans une atmosphère bleutée — il y a quelque chose des Atmospheres de Judy Chicago — issue d’un pigment qu’il utilise depuis plusieurs années : le bleu de Prusse qui, composé de fer et de cyanure, fait office sur le corps de remède à la radioactivité. Ici la blessure ne pourra pas être soignée par la couleur, mais d’une certaine manière la poésie opère — comme dans nombre de performances de l’artiste Francis Alÿs le geste est vain mais potentiellement d’une grande puissance, si nous savons l’accueillir.
Si l’art ne peut sauver le monde, peut-être peut-il tout de même nous aider à grandir. Nous en revenons alors au Semper Chrysalis inscrit sur le drapeau : l’installation devient capsule, cocon dans lequel nous chrysalides nous transformons, par une prise de conscience de larve devenons papillons — ce dernier stade de développement des lépidoptères que l’on appelle aussi imago, image — c’est peut-être l’éveil que permet l’art.
Sans doute la prise de conscience paraîtra vaine à beaucoup, et peut-être l’est-elle — finalement, qu’y pouvons-nous ? De cela, Clément Philippe est bien conscient, lui qui plonge une partie de ses références théoriques dans l’ouvrage L’homme unidimensionnel de Robert Marcuse, un essai de 1964 qui décrit l’avènement d’une société industrielle qui éteint chez les individus toute possibilité de développement d’un esprit critique. Le seul remède à cet état est ce qu’il appelle la « négation intégrale », un éveil dans le refus qui peut finalement se révéler d’une grande fécondité, à l’image de cette phrase de Walter Benjamin qui clôt l’ouvrage : « C’est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné. »

​Expositions personnelles

– Horizons d’eaux #5, en duo avec Marie Havel, Canal du Midi
Frac Occitanie Montpellier, 2021
Du Fond et Du Jour, en duo avec Marie Havel, La Mouche Art, Béziers, 2018
Duck and Cover, Espace Saint-Ravy, Montpellier, 2018
Under Destruction, Aldébaran Art Contemporain, Castries, 2017

​Expositions collectives – Sélection récente

SOL ! La Biennale du territoire – Un pas de côté, MO.CO. La Panacée, 2021
Littoral, Galerie Jean-Louis Ramand, Aix-en-Provence, 2020
– Maison Trouvé, Sometimes Studio, Paris, 2020
Matsutake, Le lieu multiple, Montpellier, 2019
Entropia, Metakultur, Kiev, 2019
Duel, Syndicat Potentiel, Strasbourg, 2019
Allotropie et Umwelten : des mondes en parallèle, Lycée Louis Feuillade et
Espace Louis Feuillade, Lunel, 2019
L’exposition permanente, La Mouche, Béziers, 2018
Situation Humaniste : Le monde, un et pluriel, Châteaux d’Assas, Le Vigan, 2018
L’art déboite, Arena Events, Allées Paul Riquet, Béziers, 2018
Faire éclore le désert, Aldébaran Art Contemporain, Castries, 2017

​Thomas Stefanello

Né en 1969, Thomas Stefanello vit et travaille à Pujols (Lot et Garonne). Diplômé de l’ÉSAD – École supérieure d’art et de design des Pyrénées en 2017.
https://www.thomasstefanello.com/

Thomas Stefanello : Un texte de Stefania Caliandro

Thomas Stefanello, diplômé de l’École supérieure d’art et de design des Pyrénées à Tarbes, explore l’affect et la charge énergétique qui émanent des objets, même triviaux, presque inaperçus dans leur fonction quotidienne et, en dépit de leur valeur labile et usée par la pratique, il en honore la consistance expérientielle.
Somnium (2021) est une installation multi-médiums, où outils de travail, sculptures, vidéo et images de calendrier cohabitent en une architecture précaire. La roulotte de chantier, qui abrite et nous invite à découvrir des éléments voués, en principe, à un dessein protensif de construction, devient espace de rétention d’une activité à la fois remémorée et imaginaire, déjà en voie de disparition. Traversant le seuil de la baraque – comme l’artiste la nomme – le visiteur capte traces ou indices d’un faire bâtisseur, anodin et transitoire, ordinairement destiné à l’oubli. En réinvestissant les objets et en les exhaussant à une dimension esthétique, Thomas Stefanello pointe en effet la stratification matérielle du labeur dont ils témoignent ou, encore, procède à leur reproduction sculpturale comme pour en figer l’existence. Que ce soit en béton ou en marbre, matériau noble par excellence, l’outil refaçonné se grave alors dans le temps, s’éternise en résidu expressif et précieux mais inutilisable, d’un geste qui le transforme en monument, présage ambigu d’une archéologie imminente.
L’exhalation de l’odeur du baume, présent dans la pièce, relance l’attention que nous sommes incités à prêter à cette double face du corps de l’objet, dont à la fois on préserve l’apparaître au monde et que l’on prépare à une vie mortuaire. Les objets que nous abandonnons dès lors qu’inutiles sont, au fond, les objets qui nous survivent au-delà de la durée que nous croyons pouvoir leur assigner. Les objets qui prolongent nos actions sont aussi les objets sur lesquels notre agir éphémère s’imprime à jamais. Une sémantique complexe s’inscrit à leur surface, avec des significations tantôt personnelles tantôt collectives, des couches mnésiques, pas toujours aisées à appréhender, qui s’entremêlent. Un travail en profondeur agit dans l’œuvre – comme d’ailleurs dans toute la production de Thomas Stefanello –, un questionnement sur les êtres et les relations qui prend consistance dans l’épaisseur plastique des formes. Fort d’une expérience de tailleur de pierre spécialiste de cathédrales, l’artiste est engagé dans une résistance à l’encontre de la productivité et de l’économie du rentable, il refait à la main et dans les menus détails des objets de production industrielle que l’on regarderait à peine. Une perception parcellaire mais concise en ressort, issue d’une observation patiente, où chaque détail condense histoires et micro-événements inénarrables, pourtant marquant, dans leur fragilité fugace, tout esprit sensible.

​Expositions

– Biennale artpress – Après l’école, Biennale des jeunes artistes, Saint-Étienne, 2020
– Biennale de Mulhouse, Mulhouse 019, 2019
Objets de rencontres, exposition sortie de résidence, La Maison Forte, Monbalen, 2019
Histoires de pneus, Centre d’art et de photographie, Lectoure, 2016
– Images de l’imaginaire, Musée Massey, Tarbes, 2015

​Résidences

– La Maison Forte, Monbalen, Lot-et-Garonne, 2018
– Traverses et inattendus, La Chapelle-Faucher, Périgord vert, 2017
– Casa Rio, Botafogo, Rio de Janeiro, Brésil, 2016

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