Brèves rencontres avec Manon Lefébure et Tom Hébrard dans le cadre du projet Récitadelles et avec Mar Ramón Soriano, Andrea Popyordanova et Virgile Haëck dans le cadre du projet Common Grounds à La Citadelle de Marseille.
La rentrée de l’art contemporain à Marseille a permis de découvrir deux résidences actuellement hébergées à La Citadelle de Marseille, plus connue sous le nom de Fort Saint-Nicolas, monument historique qui domine le Vieux-Port, en vis-à-vis du Fort Saint-Jean.

Après des siècles d’occupation militaire (fort, prison, caserne, laboratoire vétérinaire), ce lieu emblématique, aussi réel que fantasmé, accueille depuis plusieurs années des chantiers d’insertion et des formations dédiées à la restauration de son patrimoine architectural. Ouvert progressivement au public depuis 2021, il est désormais aussi un lieu de résidences artistiques et de recherche.
Récitadelles : La résidence de Manon Lefébure et Tom Hébrar
En résidence depuis octobre 2024, Manon Lefébure et Tom Hébrard présenteront le 17 et 18 septembre prochain la restitution de leur travail dans le cadre de Récitadelles.
Le projet Récitadelles, dont le nom complet est « Médiation des récits et lectures plurielles du patrimoine », est une initiative de recherche, de création et d’action portée par Aix-Marseille Université en coopération avec La Citadelle de Marseille. On trouvera sur le site du programme Épistémologies depuis les arts, une description détaillée de cette initiative qui a pour ambition d’« interroger la multiplicité des usages et des récits, parfois dissonants, de ce lieu chargé d’histoires, plus souvent quotidiennes que grandioses »…


Manon Lefébure et Tom Hébrard – Projet Récitadelles – Résidences d’artistes à La Citadelle de Marseille
Cette première résidence du programme réunit deux artistes aux parcours complémentaires : Manon Lefébure, artiste plasticienne et designer qui crée à la croisée de l’artisanat et de l’écriture et Tom Hébrard, designer et co-fondateur du label d’arts visuels OYÉ, engagé dans les enjeux de transition écologique à travers l’art, le design et l’enseignement.
Dans leur présentation, iels expliquent :
« Le groupe de recherche travaille autour de la notion de polyvocalité, avec cette idée du patrimoine comme vecteur de droits culturels. Autrement dit, chaque personne porte et transmet un héritage culturel, issu de son pays, de sa culture, même après plusieurs générations. Mettre ces patrimoines en présence, les faire coexister et visibles côte à côte, c’est une démarche qui, finalement, a été peu tentée dans l’histoire.

Nous avons aussi voulu mettre en lumière des histoires qu’on entend pas souvent, en gardant à l’esprit que, la plupart du temps, ce sont les dominants et les puissants qui écrivent l’histoire. Les outils que nous utilisons sont d’ordre démocratique, et permettent à chacun·e de participer au processus de création. Cela passe par la musique, le chant, la projection lumineuse ou encore la tapisserie, qui rendent possible l’élaboration de récits sur un temps long.

À travers ce travail, nous constituons progressivement des archives patrimoniales d’une grande richesse. Nous avons choisi de les organiser dans ce que nous appelons pour l’instant le Répertoire de la citadelle. C’est un espace que l’on propose de créer, où artistes, ouvriers, chefs de chantier, des personnes de l’administration de la direction pourrait se côtoyer et contribuer à ce qu’est le patrimoine contemporain du fort ».

Trois médiums issus de leurs pratiques ont été sollicités, chacun ouvrant une manière particulière d’interagir avec les personnes et les espaces :
– La projection murale (mapping), pour le patrimoine matériel et vivant, permet de « raconter, se raconter par la projection lumineuse dans l’espace public ».
– Le chant (looper vocal), pour le patrimoine immatériel, sert à « expérimenter et transmettre la tradition orale ».
– La tapisserie (tufting), pour un patrimoine réinventé, vise à « ancrer dans la mémoire collective par la pratique du pistolet à touffeter ».
Le duo s’est particulièrement attaché à la polysémie du mot insertion, directement lié aux chantiers de rénovation de la Citadelle. À travers le projet ambitieux de la Citadelle, on croise, expliquent les deux artistes de multiples intentions : Qui s’insère dans quoi? Comment ? Pourquoi ?
À ce propos, Manon Lefébure écrivait au début du printemps, dans un long post publié sur Instagram : « En discutant avec les chefs de chantier, on a perçu une volonté de leur part de vouloir faire lumière sur la vie de leurs « gars et filles » ouvriers, ouvrières avec qui iels travaillent tous les jours ».
Après avoir rapporté quelques bribes de conversation, elle explique : « Pour travailler la “polyvocalité”, on a décidé de tester plusieurs modes de captation. On a interviewé de manière classique avec un micro placé au centre, et puis on s’est dit que c’était bien aussi de nous retirer de la donne.
Alors on a aussi proposé à une personne de porter un micro-cravate tout au long de sa journée, pour la découvrir depuis son point de vue et avec ses interactions propres.
Et puis comme notre objectif c’est de sortir de La Citadelle de suivre le fil de ces vies qu’on y a rencontrées, on a aussi eu proposé à des ouvriers du chantier de nous envoyer des audios choisis, sur WhatsApp, de leur vie quotidienne, pour se rapprocher d’elleux sans être intrusif et en les laissant choisir ce qu’iels avaient envie de nous partager. Ce qu’iels avaient envie de nous confier pour écrire leurs histoires. pierre par pierre, de participer à leur mémoire ».





Récitadelles – Résidences d’artistes à La Citadelle de Marseille – Photos extraites d’un post de Manon Lefébure et Tom Hébrard sur Instagram
Ce travail s’est concrétisé par des spectacles à 7 h du matin, « à la disparition de la nuit et au levé du jour », pour les ouvriers des chantiers d’insertion de la Citadelle. Manon Lefébure et Tom Hébrar y mettaient en scène des récits confiés par les employé.es en chantier d’insertion avec une musique co-créée avec Julien, chef de chantier…
Parmi les outils utilisés lors de cette résidence, le Visiophare a tenu un rôle essentiel. Projecteur low-tech et open source, né d’un vieux rétroprojecteur détourné par Tom Hébrard, ce dernier en fait la description suivante :
« Visiophare est né de l’envie d’accorder le fond et la forme : de créer des récits écologiques, sur des outils qui soient accordés avec notre propos.
De retrouver une matérialité dans la fabrication de visuels pour du mapping : tout en réinvestissant des techniques de projection analogiques, nous revisitons nos usages numériques et logiciels.
Mais derrière cela, une nouvelle manière de créer du lien avec les publics se met en place plus proche, plus spontané, comme par exemple la possibilité de participer aux visuels du spectacle projeté après une après-midi de médiation.


La machine est faite de matériaux durables, de réemploi ou compostables au maximum, dans un mode de construction réparable, évolutif et appropriable. Le tout peut être reproduit avec ses propres moyens, un peu partout, et en format workshop qui permet de parler largement de technocritique, et de rentrer dans le cœur de nos processus de création, par le «faire».
Les modes d’animation visuels riches demandent de développer des interactions transdisciplinaires pour «immerger», «interagir», et par là ré-ouvrir ces mots facilement associés aux dispositifs de capteurs et de programmation numérique ».
Celles et ceux qui souhaitent découvrir ces deux artistes et les résultats de cette résidence ne manqueront pas l’ouverture de leur atelier à la Citadelle pour les journées du patrimoine les 20 et 21 septembre de 14h30 à 17h.






En parallèle, sous le nom de leur duo Le Renard et la Baleine, Manon Lefébure et Tom Hébrard proposeront plusieurs projections poétiques au Vieux-Port et dans leur quartier de Saint-Victor.


« Bout de ficelle » par le Duo le renard et la baleine (Manon Lefébure et Tom Hébrard) le 12 juillet, sur le quai de la Fraternité, projection sur les voiles du Kraken. Photos Amel Bishop @amelbishop
Le 13 septembre, leur Visiophare servira à projeter Bout de ficelles sur les voiles du Kraken amarré dans le Vieux-Port. Ce spectacle poétique, entre performance artistique et fresque illustrée, développe un récit intime autour de la pollution plastique des océans.



« Madame Olivon » par le Duo le renard et la baleine (Manon Lefébure et Tom Hébrard). Projection sur la façade de leur immeuble à Saint-Victor
Le 28 septembre, iels présenteront Madame Olivon projeté sur la façade de leur immeuble à Saint-Victor. Construit autour de leur voisine qui vit dans ce quartier depuis 70 ans, ce spectacle se veut « une histoire intergénérationnelle contée et dessinée sur notre façade d’immeuble, grâce au Visiophare. Nous avons archivé des fragments de notre vie quotidienne avec elle et rassemblé des images d’archives de la place Saint-Victor à travers les époques ».
Common Grounds : Mar Ramón Soriano, Andrea Popyordanova et Virgile Haëck
Du 18 août au 12 octobre 2025, la Citadelle accueille également une résidence dans le cadre de Common Grounds, projet européen soutenu par Europe Créative et porté avec Gradoscope (Bulgarie) et Fundación RIA (Espagne). Il s’intéresse aux questions de régénération urbaine et rurale, aux sols pollués et aux récits d’interdépendance avec le vivant.

Les trois artistes sélectionnés – Mar Ramón Soriano (Galice), Andrea Popyordanova (Sofia) et Virgile Haëck (Marseille) – mènent une recherche collective qui se déploiera successivement à Marseille, en Galice puis en Bulgarie. Leur présence à la rentrée de l’art contemporain marseillais n’était qu’un prélude : il faudra attendre les restitutions pour mesurer l’ampleur de leur travail.
Après cette découverte des résidences d’artistes et de recherche hébergées par La Citadelle de Marseille, il sera intéressant de suivre leur évolution et, espérons le, de voir à l’avenir une place encore plus affirmée donnée aux artistes plasticiens.
En savoir plus :
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