L’exposition « Disco » de Vivian Suter à Carré d’art, propose jusqu’à la fin du mois de mars 2026 une expérience singulière à la fois foisonnante et généreuse. Après avoir métamorphosé le MAAT à Lisbonne l’hiver dernier et le Palais de Tokyo à Paris cet été, l’exposition prend une dimension nouvelle dans l’architecture de Norman Foster. Pensé comme une constellation proliférante d’œuvres, l’accrochage frappe par sa luxuriance et sa densité. Il offre aux visiteurs·euses une traversée physique et sensorielle de la peinture, où le regard s’égare et rebondit d’une toile à l’autre sans jamais pouvoir tout saisir.
Cette expérience d’immersion totale, Vivian Suter en a déjà offert un aperçu en 2021 à la Fondation Vincent van Gogh d’Arles. Dans l’exposition collective « Souffler de son souffle », Bice Curiger avait présenté, avec la complicité de l’artiste, dans les anciens appartements du directeur de la Banque de France, un impressionnant ensemble de toiles libres suspendues à des hauteurs variables qui proposaient aux visiteurs·euses de s’enfoncer dans une forêt de peintures. Déjà, la lumière naturelle jouait avec les teintes des pigments, la transparence des toiles, les gestes de l’artiste et les mouvements du spectateur. Cette manière de bousculer les conventions d’exposition et de saturer l’espace trouve à Nîmes un accomplissement plus ambitieux.
Un débordement pictural

Dès l’entrée, la saturation visuelle saisit le visiteur. Vivian Suter investit Carré d’art avec près de 400 œuvres accrochées sans hiérarchie ni fil conducteur apparent. Les toiles, réalisées en plein air au Guatemala, flottent, s’accumulent, s’amoncellent, s’empilent, se suspendent, se superposent et envahissent les salles d’exposition. Elles débordent dans le musée, sur le palier face à la Maison Carrée, sur la passerelle au-dessus de l’atrium et dans le hall d’accueil.





Cette scénographie débordante est l’application spatiale de la philosophie de travail de l’artiste. « Je monte mes expositions comme je peins : de façon très spontanée, et une fois que c’est fait, je ne change plus rien », explique-t-elle. « À l’atelier, il m’arrive de peindre jusqu’à tard dans la nuit et ne plus savoir vraiment à quoi ressemble mon tableau, jusqu’au lendemain matin, où je suis très surprise du résultat. Pourtant, la plupart du temps, je le laisse tel quel, car il capture le moment où je l’ai créé ».
Chez Vivian Suter, il n’y a pas de hiérarchie entre l’œuvre achevée et l’ébauche, ni entre la toile isolée et l’ensemble. La notion même d’exposition est repensée : les toiles sont réagencées de manière libre et spontanée à chaque nouvelle présentation, faisant de l’installation une œuvre en soi, indissociable du lieu qui l’accueille. Dans son essai pour l’ouvrage monographique publié par JRP éditions, François Piron, commissaire de l’exposition au Palais de Tokyo, souligne « La cohérence de l’ensemble est une cohérence d’intensité, d’énergie ».

Au-delà des œuvres accrochées aux murs ou suspendues au plafond, Vivian Suter a construit des rangées de portants de bois où d’autres dizaines d’œuvres sont accrochées, comme des draps séchant sur des étendoirs monumentaux. « C’est comme cela que je range mes tableaux après les avoir laissés sécher », explique-t-elle. « J’ai toujours rêvé de les exposer ainsi. Pour moi, l’ensemble forme comme une sculpture. » Ces structures monumentales créent une vibration visuelle saisissante, les toiles se succédant les unes derrière les autres, partiellement dissimulées par leurs voisines. « J’aime tout ce qui est caché », confie l’artiste. « Les pensées cachées, la part de mystère du monde… »



Ce parti-pris scénographique implique qu’il est impossible de voir l’ensemble des œuvres dans leur totalité, soit en raison de la superposition sur les murs ou au sol, soit à cause des portants qui dissimulent partiellement les toiles, soit encore faute de recul suffisant.
Cette saturation picturale donne au public l’impression de pénétrer dans une jungle de formes et de couleurs, où le regard se perd, papillonne, revient. Il faut accepter de ne pas tout voir. Incapable de se fixer sur une seule pièce, les visiteurs·euses ne doivent pas chercher à déchiffrer chaque œuvre, mais à éprouver la force collective de l’ensemble, accepter chaque toile comme le fragment d’un tout illimité. Cette impossibilité de la vision totale fait partie intégrante de l’expérience proposée par Vivian Suter, qui refuse la contemplation distanciée au profit d’une immersion physique dans la peinture.

Aucune œuvre n’est datée, titrée, signée. François Piron y voit une intention politique et esthétique : « Dans leur prolixe diversité, les peintures de Vivian Suter affirment surtout une forme d’égalité radicale entre elles, une hypothèse que soutient leur absence de titre et de date, qui les porte toutes également au présent sans les échelonner dans une chronologie. » En refusant l’ancrage historique ou descriptif, la peinture de Vivian Suter échappe à la classification et à la narration traditionnelle.
De l’atelier à l’exposition : un même désordre fertile
Le parcours de Vivian Suter est profondément marqué par l’environnement guatémaltèque et les catastrophes naturelles qui l’ont frappée. Pendant les premières années de son installation au Guatemala, Vivian Suter a continué de peindre en atelier, présentant ses toiles achevées au jardin avant de les désencadrer pour les conserver en rouleaux. Si elle refuse d’en parler, il semble que certaines peintures accrochées dans « Disco » pourraient remonter à cette période…
L’ouragan Stan en 2005, qui détruisit son atelier et plongea ses peintures dans la boue, fut le catalyseur d’une transformation radicale.
« J’ai d’abord vu ça comme une terrible catastrophe », se souvient l’artiste, « puis cela m’a incitée à envisager mes tableaux comme des matériaux vivants qui témoignent de la destruction, de la décomposition et de la régénération de la nature ».
Plutôt que de refuser ces marques du hasard et du désastre, Suter décide de les intégrer au processus artistique, en laissant volontairement ses toiles à la merci des éléments et du temps.

La singularité de Vivian Suter tient à cette porosité qu’elle introduit entre la peinture et son environnement. Ses toiles absorbent la lumière, la pluie, les traces des animaux et des végétaux.
« Je peins même quand il pleut », précise-t-elle dans un entretien avec François Piron. « On le sent, n’est-ce pas ? La peinture est humide. J’aime beaucoup ça, comme les toiles sont déjà humides et toutes mouillées, c’est une approche différente. Et cela m’aide à trouver l’inspiration… »
Elle travaille quotidiennement dans son jardin de Panajachel, veillant à ce que la nature imprime sa marque sur la surface des œuvres. Humidité, terre, feuilles, brindilles, pattes de chiens, tout contribue à une stratification matérielle et organique qui rapproche la peinture de la vie.






L’artiste utilise une diversité de matériaux – acrylique, huile, pigments, colle de poisson, terre, matière organique. Les forces et les textures de la nature guatémaltèque s’impriment littéralement dans sa peinture gestuelle. Ray Mark Rinaldi, évoquant la peinture de Suter, parle de sa capacité à « absorber et relâcher le monde qui l’entoure ». Lors de la présentation de l’exposition au Palais de Tokyo, elle confiait à Matthieu Jacquet que la peinture est « un processus qui ne s’arrête jamais », une démarche où elle n’est pas seule à intervenir. Ses œuvres deviennent alors le support d’un récit de la décomposition et de la régénération, témoignant d’un rapport lucide et serein à la finitude et à la nature.
Cette pratique quotidienne génère une production considérable. Vivian Suter peut créer des centaines de peintures en une seule année, toutes sans titre ni date. « Je les suspends sur des portants, comme dans l’exposition », explique-t-elle.
Les peintures abstraites de Vivian Suter, aux gestes amples et spontanés, laissent parfois apparaître une figure ou un motif. Le degré de complexité varie d’une toile à l’autre : tantôt blocs colorés à angles droits, tantôt cercles, lignes ou formes courbes esquissées. « Les cercles sont récurrents, car ils sont présents partout dans la nature, des plantes aux gouttes d’eau », explique-t-elle. « Pour moi, ils incarnent ce que j’aime le plus, le mouvement, celui de mon corps et de mes pinceaux. Mon travail est très physique. »








Cependant, l’intention n’est pas la figuration, mais la proposition de « peintures en tant que paysage », selon les termes de François Piron. Les contours des volcans visibles depuis son jardin, ou des motifs organiques, apparaissent et disparaissent dans un non-fini. « Je ne cherche pas la beauté, mais la justesse » dit-elle à Matthieu Jacquet. L’œuvre n’est pas une fenêtre sur le monde, mais un morceau du monde lui-même, un état de la matière où « la somme des détails ne coïncide pas avec la forme générale ».

Une salle rose comme témoignage d’un gynécée créatif
En fin de parcours, une petite salle peinte en rose crée un contraste saisissant avec la densité de l’espace principal. On y découvre trente-sept collages d’Elizabeth Wild, la mère de Vivian Suter. Passé soixante-dix ans, après avoir rejoint sa fille au Guatemala en 1996, Elisabeth Wild a développé une curieuse production de collages « surréalistes ».

De petit format et d’une troublante étrangeté, ces œuvres, composées de minuscules fragments de magazines et de papier, introduisent une notion de détail et de fragilité qui contraste avec la force brute des toiles de Vivian Suter.
« Nous vivions aussi dans des maisons voisines dans mon jardin, donc j’allais souvent la voir pour regarder ce qu’elle faisait », se souvient Vivian Suter. « Même si elle travaillait à l’intérieur et ne pouvait pas me voir peindre, il était parfois vraiment étonnant de constater des correspondances entre ce que nous faisions toutes les deux au même moment. Et il m’arrivait parfois de déplacer un petit détail quand elle ne regardait pas, mais elle le remarquait toujours immédiatement ! »





Ce gynécée de création artistique, comme l’écrit Émilie Noteris citée par François Piron, était-il un espace de créativité partagée, de complicité quotidienne, qui aurait nourri l’œuvre des deux artistes jusqu’à la mort d’Elisabeth Wild ?


Subvertir le musée ?
« Sans agressivité ni hostilité, les peintures de Vivian Suter subvertissent le musée en mettant à jour ses contradictions de lieu de contrôle dissimulé sous un discours de permissivité, et éprouvent ses facultés d’adaptation », analyse François Piron. Cette forme de subversion douce, mais résolue, semble effectivement à l’œuvre au Carré d’art…
L’exposition « Disco » s’y déploie comme une traversée picturale brute et foisonnante, où la saturation visuelle propose une expérience complexe, à la fois ouverte et indocile, où nature, hasard et geste se confondent. Sa luxuriance parfois déroutante sans doute pas à ordonner le monde, mais peut-être en est-elle le reflet…

Commissariat d’Hélène Audiffren
Monographie quadrilingue (français / anglais / espagnol / portugais) chez JPR Edition.
Abondamment illustrée, cette monographie a été publiée à l’occasion des expositions au MAAT (Lisbonne) et au Palais de Tokyo (Paris), en 2024-2025. Contributions de François Piron, Sérgio Mah et Vivian Suter.
En savoir plus :
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Vivian Suter sur les sites de Karma International (Zurich), Gladstone Gallery (New York et Bruxelles), Proyectos Ultravioleta (Guatemala City) et Gaga (Mexico City et Guadalajara).
Lire la chronique de Corinne Rondeau dans offshore.revue.fr
Vivian Suter : Repères biographiques
Vivian Suter est née en 1949 à Buenos Aires de parents européens exilés – son père possédait une imprimerie textile à Buenos Aires et sa mère, Elisabeth Wild, était artiste.
Elle grandit en Argentine jusqu’à l’âge de 12 ans.

En 1962, sa famille s’installe à Bâle, fuyant le régime péroniste.
Elle y étudie la peinture à l’École des arts et métiers. Entre 1962 et 1982, elle vit en Suisse et voyage en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord. Elle réalise des dessins, des collages et de grandes feuilles aux couleurs vives, qu’elle expose dans plusieurs galeries, bénéficiant d’une reconnaissance précoce en Suisse.
Après sa première grande exposition collective à la Kunsthalle de Bâle en 1982, elle entreprend un voyage aux États-Unis et en Amérique latine. L’année suivante, à l’âge de trente-trois ans, elle s’installe à Panajachel, près du lac Atitlán où elle vit encore aujourd’hui.
À soixante-huit ans, Vivian Suter bénéficie d’une reconnaissance tardive lors de la documenta 14 en 2017, après plus de trente années passées à l’écart du monde de l’art.

Principales expositions :
Kunstmuseum Olten (2004) ;
Kunsthalle Basel et Biennale de São Paulo (2014) ;
documenta 14, Athènes et Kassel (2017) ;
Centrale électrique, Toronto (2018) ;
Art Institute of Chicago (2019) ;
Camden Art Centre, Londres (2020) ;
Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía, Madrid, et Kunstmuseum Luzern (2021) ;
MAAT, Lisbonne (2024) ;
Moderna Museet, Malmö, et Palais de Tokyo, Paris (2025).
Collections :
Ses œuvres figurent dans les collections de la Tate à Londres, du musée d’art moderne de Varsovie, du Solomon R. Guggenheim Museum à New York, du Kunstmuseum Basel et du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía à Madrid.
