Daniel Dezeuze – œuvres récentes (2000-2025) au Musée Paul Valéry, Sète


Jusqu’au 8 mars 2026, le Musée Paul Valéry de Sète — ville où Daniel Dezeuze vit et travaille — présente « Œuvres récentes : 2000-2025 ». Sous le commissariat de Camille Bertrand-Hardy et Stéphane Tarroux, l’exposition offre un panorama éclairant des créations de l’artiste au cours des deux premières décennies du XXIe siècle. Elle réunit plusieurs des œuvres présentées ces dernières années par la galerie Templon et dont certaines avaient été exposées dans la remarquable rétrospective du Musée de Grenoble en 2017/2018. Certaines évoqueront également quelques souvenirs à celles et ceux qui avaient découvert « Le Chant des oiseaux » à l’Isba de Perpignan en 2013 et peut-être quelques Blasons à la galerie Hambursin-Boisanté à Montpellier..

Présenter Daniel Dezeuze au Musée Paul Valéry n’a rien d’anodin. En effet, l’institution est fortement associée à la question de la figuration, et plus particulièrement à la Figuration libre, tandis que l’artiste n’a cessé d’interroger les limites mêmes de la peinture, ses conditions d’existence et ses modes d’apparition. Avec un peu de malice, il rappelle qu’il avait exposé, durant l’été 2024 à la galerie Saumade, aux côtés de Claude Viallat, Robert Combas et Hervé Di Rosa. Et, en préambule de la visite de presse, il lança un énergique – et légèrement taquin – « Vive l’abstraction libre ! ».

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze et Camille Bertrand-Hardy, commissaire de l’exposition œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète

En rassemblant un quart de siècle de créations récentes, l’exposition offre une traversée dense et structurée, où la chronologie joue moins un rôle rétrospectif qu’un fil tendu entre des préoccupations constantes : la construction du tableau, la fragilité des matériaux, le déplacement du regard, l’économie des moyens et le goût pour une expérimentation toujours relancée.

Depuis les premiers temps de Supports/Surfaces, Dezeuze a choisi d’examiner la peinture par ses bords, d’en défaire les certitudes pour en retrouver l’élan. Son travail repose sur une « liberté comme principe fondateur », pour reprendre les termes avec lesquels se termine l’avant-propos du catalogue, et sur une approche qui conjugue rigueur et disponibilité. Malgré la diversité des séries, des formats et des matériaux – bois, résilles, osier, skis, planches récupérées, treillis extensibles – la cohérence du parcours tient à cette oscillation continue entre analyse et poésie.

L’œuvre récente de Daniel Dezeuze se caractérise par l’utilisation de matériaux simples et détournés, allant des rebuts aux assemblages singuliers, forgeant une poésie contemporaine de la fragilité. Un fil conducteur essentiel de sa pratique est l’exigence de décentrement, qui se manifeste par une réflexion souvent inspirée par la nature, la lecture et la rencontre avec d’autres cultures et temporalités. Cette démarche est également teintée d’un humour subtil. Les titres, qui « posent plus souvent une énigme qu’ils n’explicitent l’œuvre », cherchent à mettre en échec toute interprétation univoque et invitent à l’interrogation si ce n’est à une éventuelle complicité avec l’artiste.

Pour parcourir les « œuvres récentes » exposées au Musée Paul Valéry, Daniel Dezeuze a pris le parti de montrer simplement ses séries de façon chronologique.

Peintures qui perlent. Chant des oiseaux

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Peintures qui perlent. Chant des oiseaux.

La première salle plante d’emblée le décor. Les Peintures qui perlent déplacent le tableau vers l’objet et introduisent une légèreté presque ludique. Des perles colorées, fixées au bout de tiges métalliques, semblent vibrer comme une rosée artificielle au-dessus d’un treillis de jardin formant châssis. Le carré posé sur la pointe évoque subtilement Mondrian, mais par un biais humoristique que l’artiste assume : « Je l’ai fait sans trop le savoir, mais je l’assume volontiers… Mondrian est une grande ouverture pour la modernité ». « L’une des pièces, composée de très petites perles, explique-t-il, a pour titre “chant d’oiseaux lointain”… à la limite de l’audible. Je me suis amusé à créer, d’une œuvre à l’autre, des “distances sonores” imaginaires : des oiseaux au loin, d’autres plus proches »…

Ces « distances sonores » imaginaires rappellent que, chez Dezeuze, les phénomènes picturaux sont constamment rapprochés d’expériences sensibles, en particulier celles éprouvées au quotidien dans le jardin qui entoure son atelier du Mont Saint-Clair.

Dans le catalogue, Guy Tosatto souligne combien cette série « rivalise d’humour et de finesse » en reformulant les derniers éclats du néoplasticisme. Entre treillis de jardin et résilles transparentes, l’artiste compose des ensembles qui contestent l’autorité d’une grille moderniste pour laisser proliférer des touches colorées, incertaines, multiples.

Tsimtsoum et peintures sur panneaux extensibles

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Tsimtsoum I et Tsimtsoum II, 2014 et 2010. Peinture sur bois, 18 × 182× 1 cm (haut) 140 ×59,5 cm x 1 (bas). Collection privée

Avec Tsimtsoum, la référence se déplace vers un autre horizon symbolique. L’œuvre s’appuie sur un concept de la Kabbale et à la notion de « contraction du principe divin, condition nécessaire à l’existence du monde : sans ce retrait, aucune création n’aurait été possible »…
Daniel Dezeuze rapproche cette idée du mouvement vital du cœur, diastole et systole, et en transpose le rythme dans la configuration même de la pièce. « Cette fable de la Kabbale m’a interpellé. J’y ai pensé pour concevoir cette forme très ouverte, en haut, comme une extension maximale, et celle du bas, plus resserrée, comme une contraction minimale », précise-t-il. Puis, avec un sourire entendu, il glisse : « Mais dieu peut revenir, se déployer à nouveau, et ne plus laisser d’espace pour notre présence dans le temps et dans l’espace »…

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Peinture sur panneau extensible, 2001. Peinture glycéro sur carrelet de coffrage, 167x114x1 cm. Collection privée

Dans la salle suivante, les Peintures sur panneaux extensibles, qui prolongent ce geste, introduisent un élément inattendu : la coulure comme génératrice de formes. « J’ai laissé la couleur s’écouler sur leur face intérieure », explique l’artiste. Le résultat, discret, mais sensible, rompt avec les Peintures qui perlent et s’affirme comme un contrepoint : une matérialité diffuse, presque intérieure, où la couleur semble surgir du support lui-même.

Diptyques ou Échelles chinoises

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Diptyque pour Di Tsi, 2005. Bois, peinture, échelle noire, 254,5 × 30 × 3,5 cm. Musée Fabre, Montpellier

Avec les Échelles chinoises, Daniel Dezeuze prolonge un jeu de correspondances en rendant hommage aux peintres et calligraphes de la tradition chinoise, dont il dit admirer le geste et la maîtrise. Le recours à la notion d’échelle renvoie au format du rouleau, support fondamental de la peinture ancienne. Ces rouleaux, très fragiles, ne sont d’ailleurs que rarement déroulés par les conservateurs, ce qui rend leur accès très compliqué.

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Diptyque pour Chanshui, 2005. Bois, peinture, échelle noire, 254,5 × 30 × 3,5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; Diptyque pour Wang Wei, 2017. Bois, métal, peinture, 220 x 70 x 3,5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; Diptyque « Deux rouleaux pour Yang Fang », 1997-2021. Bambou, bois fendu, peinture, 285 × 20 × 3 cm (G) 198x30x5 cm (D). Collection privée ; Diptyque « Deux rouleaux pour Bai Bi », 1999-2021. Bambou, bois fendu, peinture, 250 x 20 x 3 cm (G) 198x30x5 cm (D). Collection privée

« J’ai repris ce format tout en introduisant la couleur, alors que la palette de la peinture chinoise demeure généralement très retenue. Sur les demi-rondins, j’ai choisi des teintes un peu fauves. À côté des deux Panneaux extensibles, les échelles sont plus légères, avec parfois un mouvement ascensionnel – du moins, si j’ai réussi à le faire percevoir… », précise l’artiste.

Tableaux-écrans : comment survivre à la multiplication des écrans

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Tableaux-écrans

Avec les Tableaux-écrans, Dezeuze aborde frontalement un enjeu contemporain : la prolifération des supports numériques. « Je constate l’omniprésence des écrans, leur multiplication constante. Et, pour être honnête, je me sens parfois perdu face à cette prolifération. Alors je m’accroche un peu comme un naufragé au tableau. C’est à la fois drôle et dramatique », confie-t-il.

Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Bouche d’ombre. Tableau-écran, 2019. Bois, tissu et peinture, 23 × 22 × 7 cm. Collection privée ; Le Bon niveau 1. Tableau-écran, 2017. Bois, peinture et niveau, 59,1 × 61,5 x 9,5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; Double volet pour porte étroite. Tableau-écran, 2019. Bois, métal et peinture, 58 x 51 x 4 cm. Collection privée ; Nul n’entre ici s’il n’est pas géomètre. Tableau-écran, 2021. Bois peint et métaux, 30 x 58 x 3,5 cm
Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; 3 équerres pour Spinoza. Tableau-écran, 2018. Peinture et équerres sur toile, 59,5 x 97,5 x 2,5 cm Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York

La peinture devient ici un espace de résistance silencieuse, un territoire où la matière se substitue à l’éclat numérique. Bois, planches, châssis, fragments de métal ou règles graduées composent des assemblages hybrides que Dezeuze transfigure, à l’image des constructions Merz de Kurt Schwitters. « Ce qui n’avait aucune qualité esthétique devient beau », écrit Guy Tosatto, soulignant comment ces objets modestes acquièrent une « aura quasi sacrée ».

Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Temple volant avec argenture et deux rouleaux horizontaux. Tableau-écran, 2021. Bois peint, 41-35×6cm Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris Bruxelles – New York ; Double volet pour porte étroite. Tableau-écran, 2019. Bois, métal et peinture, 58 x 51 x 4 cm. Collection privée ; Jaune et bleu cranté. Tableau-écran, 2020-2021. Bois et métal peint, 23 x 54,5 x 5,5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; 3 Torahs. Tableau-écran, 2020. Bois peint, 36×56-7 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; Doubles rouleaux. Tableau-écran, 2020. Bois peint, 35-46×7,5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York

Après avoir énuméré quelques titres – Temples volants, Volets pour porte étroite, Temple cranté et jaune canari, 3 Torahs, Doubles rouleaux… – l’ancien directeur de Carré d’Art et du Musée de Grenoble constate que leurs intitulés « renvoient à l’architecture religieuse et aux livres sacrés ».

Solve et coagula

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Solve et Coagula 1, 2021. Peinture sur métal, 65 x 150 x 5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York

Les œuvres de la série Solve et coagula (2020) associent successivement un passage au spray, l’ajout d’une plaque de métal découpé, puis l’application d’une planche. « Cela reprend assez directement le schéma de la peinture traditionnelle : une première couche pour le fond, une seconde pour l’exécution au pinceau, puis une couche d’empâtement en finition », explique-t-il. Puis, Daniel Dezeuze ajoute, en esquissant un sourire : « Le titre renvoie à l’alchimie, mais je ne m’y connais pas beaucoup […] L’alchimie, souvent au lieu d’éclairer, obscurcit »… Pour autant, le sens de cette formule – quelque chose doit être désintégré avant d’être reformé – entre en résonance avec sa déconstruction analytique du tableau et sa recréation.

Tableaux-valises

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Tableaux-valises, 2016. 12 valises : structures de valises, peinture sur résille d’aluminium. Chacune : 31 x 56 x 18 cm à 53 x 66 x 24 cm. Ensemble : 56 × 250 x 200 cm. Collection privée et Tableaux-valises, 2015-2017. Ensemble de 20 valises colorées : Métal, résille, textile, peinture et petits socles en bois. Chacune : 35,5 x 49 x 16 cm à 50 x 62 x 14,5 cm. Ensemble: 56 × 300 × 250 cm. Collection Marc et Martine Jardinier

Dans une sorte de passage légèrement oblique – qui pourrait évoquer une zone de transit dans un aéroport ou une gare – les Tableaux-valises prolongent cette réflexion en y ajoutant une charge symbolique. Évidées et équipées d’une résille métallique comme support de peinture, ces valises évoquent le voyage, « les gens qui partent, soit dans l’au-delà, soit dans des mers lointaines »…

Sans doute, interrogent elles aussi – en creux – la tradition du tableau comme surface d’autorité…
« Dans les années 70, j’ai présenté un châssis évidé recouvert d’une feuille de plastique transparent ; là, j’ai évidé des valises et, évidemment, une fois évidées, il faut les consolider pour qu’elles ne s’affaissent pas… J’ai donc ajouté une structure, et j’ai retrouvé ce phénomène du châssis tendu que l’on voit dans tous les musées du monde », rappelle Dezeuze.

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Tableaux-valises, 2016. 12 valises : structures de valises, peinture sur résille d’aluminium. Chacune : 31 x 56 x 18 cm à 53 x 66 x 24 cm. Ensemble : 56 × 250 x 200 cm. Collection privée et Solve et Coagula 4, 2021. Peinture sur métal, 65 x 150 x 5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York

À celles et ceux qui y voir un clin d’œil à Duchamps, il répond avec prudence : « Je veux rester modeste, la valise a déjà été exploitée. C’est simplement mon interprétation d’un motif qui a traversé l’esprit de nombreux artistes ». Puis il ajoute à propos des valises posées sur cales : « J’ai eu envie de dire qu’elles allaient partir… Mais on ne sait pas si elles arrivent ou si elles partent. C’est au spectateur d’en décider. »

Blasons et Boucliers

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Boucliers, 2013. Osier, résille métallique, peinture, clous(une fois), 150 × 64×3 et 150 × 67×3 cm. Collection privée et Nervures 2 et 3. Bouclier, 2013. Peinture sur bois, aluminium, 150,5 x 65 x 2 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York

Avec les Blasons et Boucliers, Dezeuze renoue avec une iconographie médiévale, en revisitant des formes qu’il considère comme annonciatrices des développements de la peinture à la Renaissance. Les Blasons, denses et opaques, réalisés sur des papiers peints cloutés et recouverts de jus colorés, contrastent nettement avec les Boucliers, « fragiles, transparents », en osier tendu de résille.
Dans le catalogue, Guy Tosatto souligne que ces boucliers, « peints sur l’avers et le revers, tressant l’envers et l’endroit, le dessus et le dessous, le visible et l’invisible, tenant à la fois du vitrail et de la tenture », déplacent l’héraldique vers un terrain proprement pictural.

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Blasons, 2009 à 2011. Papier vinylique marouflé sur bois, peinture et clous, 30 x 21 x 1 cm, 42 x 30 x 1 cm et 35,5 × 25 × 1 cm. Collection privée

Leur relation à l’histoire est ainsi double : d’un côté, un rappel de la tradition emblématique dont ils brouillent délibérément les codes ; de l’autre, une résonance plus contemporaine, dans un monde où « les armes grondent », comme le note Joëlle Pijaudier-Cabot.

Icônes

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète

Les Icônes explorent la tension entre vide et surface, lumière et obscurité. La feuille d’or capte et concentre la lumière. Ces œuvres, à la lisière de la sculpture, prolongent une réflexion entamée de longue date.

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Icône 5, 2014. Bois, feuille d’or et brou de noix, 30 x 100 × 7,5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York

Lors de la visite de presse, Daniel Dezeuze expliquait : « On dirait qu’il y avait quelque chose qui a disparu et que la feuille d’or en constitue la seule trace. Je me suis intéressé au problème des icônes et à leur dimension sacrée. C’est comme si le sacré s’était retiré, ne laissant qu’une trace très légère qui est la feuille d’or. Ce sacré évanescent qui fut central durant des siècles l’est beaucoup moins aujourd’hui. Le sacré est une chose assez insaisissable, mais c’est une question qui m’interroge, d’autant que la question de l’icône touche directement à celle de la représentation. À Byzance, iconoclastes et iconophiles se sont longtemps affrontés, les uns refusant, les autres défendant les images. Ce qui les reliait malgré tout, c’était ce passage de la feuille d’or. Alors, espérons que dans les conflits on trouve aussi une ligne dorée qui permette de dialoguer… ».

Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Icône 4, 2014. Bois, feuille d’or, 50 x 50 x 7 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; Icône 2, 2014. Bois, feuille d’or, 64,5 x 50 x 7,5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York

Faut-il voir dans ces Icônes un prolongement de la fameuse sculpture qu’il créa pour célébrer les vingt ans de la fondation du mouvement Supports-Surfaces et dont le titre Par une forêt obscure était emprunté à la Divine Comédie de Dante ?

Daniel Dezeuze - Par une forêt obscure, 1990 - image extraite de la vidéo Écrans/Tableaux : Variations © Sylvie Boulloud /Galerie Templon
Daniel Dezeuze – Par une forêt obscure, 1990 – image extraite de la vidéo Écrans/Tableaux : Variations © Sylvie Boulloud /Galerie Templon

Dans le catalogue Guy Tossato écrit : « Cette forêt obscure, symbole des périodes d’errance et de doute que tout un chacun peut connaître au cours de sa vie, était admirablement rendue dans cette œuvre par les alternances de vides et de pleins, de droites et de courbes, de transparences et d’opacités qui rythmaient sa structure arborescente, nervurée, pareille à celle d’un labyrinthe. Là, nature et architecture se fondaient en un tout harmonieux et énigmatique dont le mystère, à l’instar de celui du destin, demeurait entier. Peut-être que la nervure vitale recherchée par l’artiste se dissimulait précisément sous ces apparences, et que, derrière cette sculpture, il était une fois de plus question pour lui de peinture, ou plutôt de comment peindre sans passer par les instruments et les modalités traditionnels du peintre. Peut-être aussi que son cheminement fait de tours et de détours, commencé vingt ans auparavant et qui s’étend désormais sur plus de six décennies, n’avait jamais eu d’autre finalité que de retrouver “le tableau perdu”, celui définitivement sacrifié sur l’autel de la modernité et, avec les quelques lambeaux subsistants, de tenter de lui donner une nouvelle apparence, mieux, une vie nouvelle ».

Janus

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète

Les deux pièces récentes intitulées Janus ou contenir la guerre tiennent un rôle particulier. Leur titre fait écho aux portes du temple de Janus de la Rome antique qui étaient ouvertes en temps de guerre et fermées en temps de paix.

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Janus II ou contenir la guerre, 2025. Bois, métal, peinture, 70 × 207,3 x 21 cm. Collection privée ; Janus I ou contenir la guerre, 2025. Bois, métal, peinture, 51 x 193 x 21 cm. Collection privée

Lors de la visite de presse, Daniel Dezeuze expliquait : « C’est la première fois que je présente ces œuvres réalisées ces derniers mois. À première vue, on pourrait croire à un chantier destiné à coffrer une ouverture, et imaginer que le musée a choisi d’ouvrir ici ou là une fenêtre. Mais il n’en est rien. Les serre-joints sont de purs trompe-l’œil : ils ne traversent pas le mur.
L’idée est précisément d’empêcher ces fenêtres de s’ouvrir, de contenir la guerre. D’où le titre : Janus ou contenir la guerre. Je n’en dirai pas davantage. S’agit-il d’une œuvre de circonstance ? Je l’ignore. Je n’ai pas encore assez de recul pour en faire une analyse plus approfondie.
 »

Mayas

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète

Les œuvres récentes de la série Les Souffles des peuples, suite maya prolongent celles qui avaient été présentées à la galerie Templon dans l’exposition Mesoamerica, cités perdues et derniers refuges en 2024. Elles révèlent une dimension plus autobiographique inspirée de ses voyages au Mexique au milieu des années soixante. Dans une vidéo qui accompagnait l’exposition à la galerie Templon, Dezeuze expliquait : « Les petits tableaux de la série Mesoamerica, cités perdues et derniers refuges sont importants d’une part parce qu’ils sont récents et d’autre part parce que j’ai évoqué un monde qui m’est cher au Yucatán lors d’un séjour de plus d’un an au Mexique dans les années 1964 et 65. Là-bas les couleurs ne sont pas usuelles pour nous. Le vert profond de forêt est toujours présent. Il y a des jaunes vifs qui viennent le rompre. C’est chromatiquement très risqué… C’est des petits formats qui tournent le dos aux grandes plages chromatiques de la peinture contemporaine. »

Assemblages de lattes peintes, crémaillères, glacis au spray : ces « paysages sans perspective » restituent la densité de la forêt tropicale et l’architecture Maya. L’artiste parle d’une « profondeur plate » que seule la couleur peut produire. Joëlle Pijaudier-Cabot y voit des œuvres « rêches, mais délicates, parcourues d’un lyrisme discret et contenu. Elles rendent palpable la densité de la forêt tropicale et réaniment les mondes pétrifiés de la civilisation maya dont les antiques cités donnent leurs titres aux tableaux ». Il s’y exprime un lyrisme rare dans la production de Dezeuze.

Grandes calligraphies

Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète

Assemblages de skis détournés, les Grandes calligraphies déploient des signes sans signification directe, fragments d’une langue imaginaire. Elles poursuivent la réflexion de Dezeuze sur la culture et la peinture chinoise, et la notion de vide.

Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète. Sainte-Victoire. Grande calligraphie, 2021. Planches de ski, 166 x 135 x 2,5 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; Une entrée dans le monde. Grande calligraphie, 2020. Planches de ski, 150 x 151 x 7 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; Triade. Grande calligraphie, 2021. Planches de ski, 165 × 128 x 4 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; En croix de Saint André. Grande calligraphie, 2021. Planches de ski, 130 x 157 x 8 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; Grande calligraphie Cézanienne. Grande calligraphie, 2021. Planches de ski, 175 x 157 x 8 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; Saint André face au soleil. Grande calligraphie, 2021. Planches de ski, 129 x 146 × 3 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York ; Calligraphie dansée 2. Grande calligraphie, 2021. Châssis peint, planches de ski, 180 x 156 x 15 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York

« Ce qui m’a toujours frappé dans l’écriture chinoise — même si je ne connais pas la langue — c’est que la calligraphie y est indissociable de la peinture. Dans la tradition ancienne, on devient d’abord calligraphe avant d’accéder à la peinture : les deux pratiques sont étroitement liées.
Au cours de mes voyages, j’ai découvert de très grandes calligraphies gravées à même la roche ; cette dimension monumentale m’a beaucoup marqué. Il ne faut pas croire que c’est uniquement des traces d’oiseaux sur un parchemin.
À partir de là, je me suis dit que je pouvais inventer ma propre calligraphie, avec des outils qui sont des planches de ski, avec des noms qui n’ont rien de chinois. J’ai éprouvé un vrai plaisir à travailler ainsi, en composant ces formes au sol avant de les installer au mur. » Daniel Dezeuze, propos enregistrés lors de la visite de presse
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Daniel Dezeuze, œuvres récentes - 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète
Daniel Dezeuze, œuvres récentes – 2000-2025 au Musée Paul Valéry, Sète

Daniel Dezeuze et le livre d’artiste

Au centre de cette dernière salle, le dispositif conservé des expositions précédentes offre un retour sur la production de livres d’artiste que Daniel Dezeuze développe depuis les années 1970.

Ses dessins y dialoguent avec des textes d’auteurs — théoriques ou poétiques — mais l’artiste écrit également ses propres textes. Ses livres sont traversés par une forme d’humour, ainsi que par une réflexion sur l’existence. Cet ensemble rappelle que, si Dezeuze explore depuis longtemps la matérialité de la peinture, ses recherches s’appuient tout autant sur une méditation d’ordre spirituel et philosophique.

Une exposition incontournable

L’exposition du Musée Paul Valéry démontre combien l’œuvre de Daniel Dezeuze trace depuis des décennies un chemin exigeant où chaque série prolonge la précédente sans jamais en épuiser les enjeux. Le matériau le plus pauvre, la structure la plus fragile, la forme la plus ouverte deviennent les éléments d’une réflexion sur la peinture, sur ses possibilités et ses limites. Rien n’y est décoratif, rien n’y est démonstratif.
À travers ces œuvres récentes, l’artiste confirme une position singulière : celle d’un peintre qui ne cesse de questionner ce que signifie encore peindre, après les avant-gardes, après le tableau, après les écrans. Un peintre pour qui la liberté demeure la méthode la plus tenace.

En savoir plus :
Sur le site du Musée Paul Valéry
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Sur le site de Daniel Dezeuze
Daniel Dezeuze sur le site de la galerie Templon

Daniel Dezeuze – visite de studio – © Sylvie Boulloud et Galerie Templon

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