Dans le cadre du projet « Réattu Réinventé », le Musée Réattu a profité de la refonte de son parcours pour aménagér de nouveaux espaces. Un cabinet vidéo a ainsi été installé dans une petite pièce close et obscure, à l’entrée de la séquence « Réinventer le paysage ». Jusqu’au 29 mars 2026, Caroline Duchatelet y présente deux fascinantes œuvres de sa série des « Aubes noires », acquises par le musée en 2021. Un peu plus loin dans le parcours, une « film-sablier » complète cet ensemble.
La première « Aube noire », Dimanche 9 août, est projetée depuis le début du mois de décembre. Elle devrait être remplacée par le 25 mars, probablement à partir de début février, à une date qui reste à préciser.
Ces films sont présentés dans le cabinet vidéo sous forme de séances. Il est recommandé de les suivre du début à la fin afin d’éprouver entièrement le crescendo de la lumière. Le silence et l’intimité de la projection en petits groupes permettent de vivre pleinement cette expérience.

Le « film-sablier », Mercredi 4 novembre, est diffusé dans la salle intitulée « Paysages inventés, paysages observés ». Cette captivante vidéo dialogue avec une magnifique et énigmatique sculpture en céramique et verre soufflé de Françoise Vergier, avec une Fresque d’Astrid de la Forest, ainsi qu’avec des paysages des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.

Ces œuvres ont été réalisées à la suite d’un long séjour en Italie, au tournant des années 2010. Caroline Duchatelet en explicite l’origine et les principes dans le texte suivant :
« Ma recherche porte sur le paysage. Je viens de la sculpture et fais aujourd’hui de la vidéo. Pensionnaire à la Villa Médicis de septembre 2008 jusqu’à décembre 2009, je suis restée en Italie encore une année. Mon chemin m’a ainsi porté dans le Lazio, le Basilicate, les Pouilles, l’Ombrie, les îles Éoliennes, puis la Sicile. Je suis revenue ce mois de janvier 2011 avec 17 films. Il s’agit de films sur la lumière. Une série est composée d’aubes, une autre de mouvements de lumière le jour, une autre de crépuscules. Tous sont des plans fixes. Le mouvement de l’image est donné par les variations de lumière. La lumière y dessine le paysage, crée les formes, donne vie à la couleur, transforme sans cesse. De ces films sont parfois extraits des vidéogrammes, présentés sous forme de tirage photographiques ».

Sur son portfolio, quelques notes liminaires précisent les conditions de production et de diffusion de ces vidéos :
« Caroline Duchatelet filme la lumière. À la fin de la nuit, à l’aube, pendant le jour par temps instable (série des « films-sabliers ») et le soir, quand elle décline. Les vidéos sont des plans fixes. Le mouvement de l’image naît des variations de la lumière. Les films sont silencieux, il n’y a pas de bande-son.
La série des « aubes » requiert une salle noire de façon à ce que les premières lueurs soient perceptibles. Les films commencent ainsi dans le noir. De l’inconnu de la nuit se découvrent peu à peu des formes, l’émergence d’un paysage, sa pleine lumière. Il y a l’épreuve du noir et son absence de repères, puis vient l’expérience, haptique avant d’être visuelle, d’une durée modulée par les intensités croissantes de la lumière.
Pour l’ensemble des films, les heures d’enregistrements sont concentrées en une durée recomposée. Le montage porte ainsi principalement sur des variations de vitesse imperceptibles (accélération/ralentissement/temps réel). L’expérience de cette temporalité interne au film est essentielle : il s’agit de donner corps à une intensité, un rythme, un crescendo ou un decrescendo, avant de penser en terme d’image ».
On comprend dès lors que ces vidéos, ou des extraits de celles-ci, ne soient pas accessibles en ligne. Les vidéogrammes reproduits dans cette chronique sont issus de son portfolio. L’artiste tient à préciser que ces images documentent ces œuvres « avec l’inévitable accent qu’elles portent alors sur l’image, alors que ce que ces films donnent à vivre avant tout, c’est un flux de lumière et ses modulations, son rythme et les transformations qu’il opère ».

On trouvera ci-dessous des extraits de textes commentant les trois vidéos présentées dans « Réattu Réinventé ». Il est toutefois conseillé de les lire après la visite. L’expérience de Dimanche 9 août, le 25 mars et Mercredi 4 novembre gagne à être vécue sans médiation préalable.
On se contentera ici de souligner que la rencontre avec ces œuvres agit comme une forme de « révélation » discrète. Elle engage une attention rare et exigeante. On n’en ressort pas tout à fait comme on y est entré.
Au-delà des émotions, de la poésie, du lâcher-prise et de l’introspection qu’elles suscitent, les vidéos de Caroline Duchatelet interrogent avec une grande justesse notre regard de visiteur·euse. Que voyons-nous réellement dans un espace d’exposition ? Quel temps accordons-nous aux œuvres ?
Nos premières rencontres avec le travail de Caroline Duchatelet se sont faites à l’occasion d’Art-o-Rama en 2011 et 2012, puis dans le cadre de la programmation vidéo de Paréidolie en 2016. Le contexte des salons qui marquent la rentrée de l’art contemporain à Marseille et une attention sans doute dispersée n’ont pas alors offert les conditions de rencontre idéale. L’exposition « temps soulevés », présentée au Corridor à Arles, où Annick et Michel Rey avaient réuni Caroline Duchatelet et Delphine Wibaux, a permis de mesurer pleinement la richesse et l’intensité de son travail. Sa présence dans « Réattu Réinventé » a permis de renouveler cette expérience que l’on espère partager avec les lecteur·ices de « En revenant de l’expo ! ».
Dans L’arrivée de la lumière, Yannick Haenel écrit à propos de ses vidéos :
« (…) Les films de Caroline Duchatelet sont de brèves clairières, de silencieux interstices où l’on peut faire l’expérience de la lumière qui aime le temps et celle du temps qui aime la lumière.
Cette expérience a à voir avec un certain tact, avec l’épanouissement des nuances : c’est l’art de la pudeur. La pudeur ne serait-elle ce lieu à partir duquel il est possible d’écouter la lumière dans le temps ? Le lieu qui déborde l’espace à travers le recueil du radieux coïnciderait ainsi avec cette fragilité accueillante qu’on nomme la pudeur ».
Faut-il ajouter qu’une passage par le musée Réattu est absolument nécessaire et incontournable ?
En savoir plus :
Sur le site du Musée Réattu
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Consulter le dossier de Caroline Duchatelet sur le site documentsd’artistes.org
Télécharger le portfolio de Caroline Duchatelet
Caroline Duchatelet – série des « Aubes noires »
« Caroline Duchatelet filme des aubes.
Filmer l’aube, c’est accueillir la naissance du visible. La montée progressive de la lumière du jour révèle la matière du monde et trace ses contours. Le temps de la vidéo, la métamorphose continue de l’image manifeste l’extrême plasticité du visible, son infinie puissance d’apparition et de disparition, de figuration et de déformation.
Le geste de Caroline Duchatelet est un rituel d’accueil et d’attention, une sorte de cérémonie immobile répétée pour chaque aube. Choisir un lieu et un moment, définir un cadre, laisser la lumière faire son œuvre en silence. Ce qui a lieu dans l’image ne relève pas tout à fait de l’épiphanie ou de la révélation : car la lumière ne dévoile pas une image définitive, ne fixe aucun cliché ; elle module la variation continue du sensible, préside aux jeux immanents du tracé et de la couleur, de la surface et de la profondeur. Certes, dans la plupart des vidéos, le travail de la lumière fait advenir une image. Mais la vidéo ne s’achemine pas vers celle-ci comme vers une conclusion, un but. Elle accomplit l’opération inverse : à rebours du cliché connu, stable, tel que nous avons l’habitude de le voir, il s’agit de remonter vers un état instable, d’avant la composition. Les aubes de Caroline Duchatelet ne racontent pas une histoire de l’image, elles s’attardent dans sa préhistoire ».
Cyril Neyrat. Notes sur trois films de Caroline Duchatelet (extrait). La compagnie / FID Marseille 2011
Dimanche 9 août

« Dimanche 9 août s’ouvre sur une surface sombre, irisée d’une lueur immobile. La lumière de l’aube s’y substitue progressivement, fait apparaître lentement des formes architecturales dans l’étendue du cadre. Vision troublante, sans repères, les formes semblent remonter de la profondeur du rêve ou de l’imagination d’un peintre fantastique. L’équilibre majestueux de l’architecture baroque est contesté par la vibration des couleurs. A peine la vision paraît-elle se figer qu’une ondulation la dissout et l’efface, révélant le miroir d’eau dans lequel, sans le savoir, le regard baignait, immergé dans la matière colorée. Lentement apparue, l’image disparaît brusquement, comme dans le bain révélateur d’un photographe qui aurait omis de la passer ensuite au fixateur. Miroitement de l’image poétique, vertige baroque des matières : de même que le flux continu de la vidéo ne connaît pas l’image fixe, la rigidité de la pierre et la profondeur de l’architecture n’étaient qu’illusion, vision fluide et précaire à la surface changeante de l’eau ». Cyril Neyrat
le 25 mars

L’œuvre est Inspiré par l’arrivée de la lumière, le 25 mars, à l’aube, sur la fresque de l’Annonciation de Fra Angelico dans le couvent de San Marco à Florence, Italie.
Projet conçu avec l’historien de l’art Neville Rowley. Co-production : Centre National des Arts Plastiques, Institut français Firenze, Polo museale della Toscana, Musée San Marco
Il existe également une version longue avec un texte en voix off de et lu par Yannick Haenel qui a aussi existé sous une forme performative avec le texte lu en live.
Le projet Le 25 mars (aube à San Marco) a fait l’objet d’un rapport de recherche publié par le Cnap. On en reproduit ci-dessous les premier paragraphes dans lesquels Caroline Duchatelet en explique l’origine.
« Mon travail porte sur la lumière et le paysage.
Je réalise aujourd’hui des films, dont une série consacrée à l’aube.
En 2008, j’écrivais un projet pour partir en Italie, à la villa Médicis. En quelques mots, le motif : aller à l’origine du mot «paysage», qui serait né de la peinture italienne. Je suis restée en Italie pendant presque deux ans. J’y ai vécu une double expérience magnifique : celle d’un paysage réel, traversé, arpenté et celle d’une peinture, d’une certaine peinture, souvent visible dans et parfois n’existant que pour le site sur lequel elle a été réalisée – les fresques in-situ dont les pigments sont scellés dans la matière des murs – et ainsi inscrite dans le paysage. Et qui habite ce paysage. Et dont la présence en intensifie la perception et l’émotion. Et inversement : combien le paysage qui l’accueille vient l’animer de ses couleurs, de ses matières, de ses lumières. Ceci a profondément influé sur les films que j’ai réalisés.
Un jour du printemps 2011, je visite le couvent de San Marco, à Florence, en compagnie de Neville Rowley, historien d’art. J’ai rencontré Neville Rowley et Yannick Haenel, écrivain, qui vit alors à Florence, à la villa Médicis deux années auparavant. Nous y étions pensionnaires et ce voisinage m’a offert le plaisir de découvrir leur travail, de lire leurs écrits, de les rencontrer. Le projet dont il est question ici est né de ce compagnonnage de travail et d’amitié.
Nous marchons dans San Marco. Neville a écrit sa thèse sur la «Pittura di Luce» et deux ouvrages sur Fra Angelico. C’est une joie de l’écouter. J’étais venue seule le printemps d’avant, et mon approche avait été silencieuse et, disons, abstraite et haptique : attentive et sensible alors aux fresques, à la clarté et aux infinies nuances de leurs blancs, à la profondeur mate de leurs couleurs, à leurs lumières, leur inscription dans l’architecture, aux espacements et aux proportions de cette architecture, aux courbes, aux arches, aux cloîtres, aux cellules des moines, aux intensités et aux rythmes du lieu et des peintures qu’il abrite. Et en montant le grand escalier – l’Annonciation. Sa beauté frappante et dépouillée.
En présence de Neville, ça recommence. Maintenant viennent s’ajouter l’intelligence des mots, le savoir iconographique, l’analyse, les perspectives données par l’histoire de l’art. J’apprends que l’emplacement et la composition des fresques auraient été pensés selon le passage de la lumière réelle. Et, peut-être, de celle de l’aube pour L’Annonciation, située sur la droite d’une fenêtre ouvrant à l’est.



Caroline Duchatelet – le 25 mars. Photo en bas à droite Neville Rowley, 2015
Et soudain ce désir : être là au point du jour. Voir la lumière entrer doucement, peu à peu, apporter et accorder sa clarté à celle de l’Annonciation. Dans le silence de l’aube, une lueur fragile, son intensité croissante.
Partager cette expérience, Yannick, Neville et moi, et mettre en regard films, écrits, témoignages, études et les faire entrer en résonance. Conjuguer nos approches, visuelle, haptique et silencieuse, documentée, historique et analytique, littéraire poétique et fictionnelle, pour partager une émotion née d’un chef-d’œuvre et d’une lumière ».
« L’Annonciation de San Marco ne représente pas le rayon divin qui touche la Vierge. Fra Angelico a choisi de ne pas le peindre. La disposition de la fresque rend possible l’arrivée sur elle de la lumière, le soleil provenant de la gauche par une fenêtre qui existait déjà à son époque. Le rayon n’a pas eu besoin d’être peint parce que chaque matin la lumière vient réellement sur la fresque.
Nous sommes allés voir la fresque de Fra Angelico le matin du 25 mars, jour de l’Annonciation. Nous avons attendu, à l’aube, l’arrivée de la lumière. Nous avons vu le premier rayon du soleil toucher l’ange, puis la Vierge. Nous avons assisté à ce que, sans doute, Fra Angelico avait prévu : l’accomplissement du mystère de l’Annonciation par la lumière de la peinture ». Yannick Haenel
Après avoir vu le film au Musée Réattu, on lira avec intérêt l’intégralité de ce rapport et notamment le texte de Yannick Haenel téléchargeable à partir du site du Cnap.
Caroline Duchatelet – série des « Films sabliers »
« Tout ici est passage, devenir, transition : davantage qu’une succession de formes, chaque vidéo donne à éprouver une déformation continue, la transformation sans repos d’un entre-formes. L’image n’a plus pour fonction de présenter une forme, mais de restituer un procès de déformation. Les vidéos de Caroline Duchatelet sont une pure manifestation de l’image telle qu’a invité à la repenser Bergson, et Deleuze à sa suite : image-durée, image-temps. Ou, selon la splendide formule de Bazin, le cinéma comme «momie du changement». C’est ainsi l’origine du cinéma qui fait retour dans ces vidéos : l’image cinématographique comme pure image-durée ». Cyril Neyrat. Notes sur trois films de Caroline Duchatelet (extrait). La compagnie / FID Marseille 2011
« De la durée, Caroline Duchatelet donne volontiers la définition de F. Jullien : une transformation silencieuse. « Cela chemine en silence, cela ne se démarque jamais pour qu’on le remarque […] Le moment ne serait ni l’instant (instable) ni le maintenant de la rétention acharnée. » Il est qualitatif plutôt que quantitatif. Il s’agit alors pour l’artiste de recueillir le moment de cette « non-indifférente nature » ou paysage mélodique.
(…) Filmer le ciel et ses nuages, c’est s’interroger sur le commencement : Où commence la forme ? Où commence la musique ? Où commence le film ? Où commence le temps ?
Le début a toujours la forme d’une interrogation, d’où ces fluides météorologiques toujours saisis en « transformation silencieuse ». Ces mouvements, ces jeux de contractions et déploiements des vapeurs, des nuées correspondent à un temps défini comme tellurique par Ernst Jünger dans son Traité du sablier ». Térésa Faucon, extrait de : Théorème 24. Tout ce que le ciel permet en cinema, photographie, peinture et video – Turbulences Vidéo #90
Mercredi 4 novembre

« Le vent déplace les nuages, les pousse et les aspire d’un côté à l’autre de la montagne. Le cadre immobile de ce long plan séquence capte le moindre déplacement de lumière et de couleur. Il y a plus d’aventure dans ce calme que dans bien des expéditions hardies ». Guillaume Monsaingeon, commissaire de l’exposition « Atlas des déplacements – Paysage > Paysages » en 2018 au Musée Hébert de Grenoble.
« Une lumière rasante à l’est tantôt donne corps aux volumes des nuages, tantôt les ramène à la surface plane de l’écran. Ces vapeurs voilent ou révèlent la cime d’une montagne
(…) Dans mercredi 4 novembre, le léger zoom (opéré avant l’enregistrement) pour se rapprocher de la montagne baignée par la vapeur-nuée participe à redonner au spectateur cette position immersive de l’artiste in situ, cette « proximité vécue » avec les éléments : au cours de longues heures de marche, le corps développe une sensibilité aux moindres variations de chaleur et d’intensité lumineuse, aux moindres mouvements». Térésa Faucon dans Le ciel et le sablier (quatre films de Caroline Duchatelet) – Turbulences video #90, Premier trimestre 2016.
« Mercredi 4 novembre retrouve l’émerveillement premier que l’on peut éprouver à se coucher sur le sol pour regarder le ciel. (…) Mercredi 4 novembre : la forme pierreuse sculpte le mouvement des nuages, qui tantôt et par endroits se densifient, tendent au solide, tantôt se liquéfient jusqu’à tomber, se déverser hors du cadre. (…) Mercredi 4 novembre : tous les ciels de la peinture ». Cyril Neyrat. Notes sur trois films de Caroline Duchatelet (extrait). La compagnie / FID Marseille 2011