lundi 24 janvier 2022

Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin – De vertical, devenir horizontal, étale à Carré d’Art – Nîmes


Jusqu’au 13 mars 2022, Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin proposent « De vertical, devenir horizontal, étale » au troisième étage de Carré d’Art à Nîmes.

La chorégraphe et le plasticien présentent des portraits singuliers et sensibles de New York (A Taxi driver, an Architect and the High Line, 2016) et de Saint-Nazaire (Nous venons de trop loin pour oublier qui nous sommes, 2019) au travers de deux installations vidéo immersives dont la configuration s’adapte aux lieux d’exposition et qui sont susceptibles d’être activées par des performances.

Construits dans la durée, à partir de rencontres avec les habitants, ces deux portraits s’appuient sur « des mémoires physiques, des histoires intimes et des espaces ». Ils reposent sur la conviction exprimée par Emmanuelle Huynh que « nous faisons les espaces autant qu’ils nous font » et sur l’ambition de « choisir le corps comme prisme de lecture de la ville »…

Ces deux installations s’inscrivent comme les deux premiers chapitres d’une série qui se poursuivra à São Paulo et à Houston.

Ces portraits de ville ont été élaborés en trois séquences. Tout a commencé par un travail de repérage, de rencontres et d’ateliers qui ont engagé acteurs et communautés. Cette première phase s’est ensuite poursuivie par tournage des scènes d’actions et des performances dans l’espace public. Dans un dernier temps se sont enchaînés le montage du film, la conception du dispositif d’exposition et l’écriture de la performance qui prolonge l’installation.

L’engagement des deux auteurs lors de la visite de presse et la lecture des dossiers artistiques sur la Plateforme Múa ont fait naître une curiosité et un certain enthousiasme qui se sont en partie estompés après retour prolongé dans les espaces d’exposition, notamment pour le portrait de New York…

A Taxi driver, an Architect and the High Line, 2016

À l’issue d’une performance d’Emmanuelle Huynh au Danspace Project à Saint Mark Church dans l’East Village, Sophie Claudel, attachée culturelle à l’Ambassade de France, lui propose en 2011 de « rêver à la ville, de travailler avec elle, ses habitants »… Elle se dit alors qu’il « qu’il faut faire le portrait des New-Yorkais certes, mais aussi celui de ces lieux qui sont le théâtre du quotidien » et d’aller au-delà de l’imaginaire fourni par la production cinématographique.

Elle demande à l’artiste visuel Jocelyn Cottencin avec lequel elle collabore ponctuellement de la rejoindre pour construire le projet A taxi driver, an architect and the High Line sur lequel ils travailleront de 2014 à 2016.

Un document disponible sur le site de la Plateforme Múa explique longuement les choix et les ambitions du projet artistique.

A taxi driver, an architect and the High Line occupe la première salle de « De vertical, devenir horizontal, étale ». Éclairés par un ballon de chantier dont l’intensité est supposée être variable, trois panneaux construits pour l’espace, forment un triple écran où sont projetés les histoires des trois acteurs : à gauche, l’architecte Rick Bell, au centre le chauffeur de taxi Philip Moore et à droite la High Line. Réhabilitation de l’ancienne voie ferrée aérienne du Lower West Side, l’environnement immédiat de cette promenade paysagère ne cesse de se modifier et de s’embourgeoiser. Elle est « métaphoriquement considérée comme une personne qui traverse la ville, la révèle et provoque la rencontre entre des personnes et des histoires » par les deux artistes…

En face, sagement disposées sur un arc de cercle, symétrique aux trois écrans, une demi-douzaine de chaises attendent les spectateurs…

On reste assez dubitatif sur le caractère immersif de l’installation…

Philip Moore

Le portrait de New York que raconte Philip Moore est sans doute le plus simple à suivre. C’est, nous semble-t-il, le seul à prendre la parole.

Dans un récit entrecoupé de séquences où il traverse la ville au volant de son taxi, il nous conduit au pied d’un modeste immeuble du Queens, puis dans un parc où il évoque des souvenirs d’enfance.

Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin - A Taxi driver, an Architect and the High Line, 2016 à Carré d’Art - Nîmes
Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin – A Taxi driver, an Architect and the High Line, 2016 à Carré d’Art – Nîmes

Après avoir exprimé son admiration devant la skyline de Manhattan, on le retrouve songeur face à l’orientation changeante et simultanée des drapeaux au pied du bâtiment des Nations Unies.

S’il semble peu engagé avec les danseurs de Retrospective du chorégraphe français Xavier Le Roy au MoMA PS1, son plaisir paraît plus évident dans son duo avec Emmanuelle Huynh sur le trottoir du mythique Apollo Theater de Harlem…

À plusieurs reprises (dans les jardins de l’ONU, à Ground Zero, etc.), on le voit courber l’échine comme s’il résistait au vent prolongeant parfois le mouvement jusqu’à s’allonger sur le sol…

Rick Bell

Les déambulations de Rick Bell en compagnie d’Emmanuelle Huynh à travers la ville créent une étrange sensation de malaise…

Engoncé dans son manteau d’hiver, on le rencontre du côté de Ground Zero en train de mesurer la dimension d’un espace, en marchant un pied devant l’autre…

On le retrouve un peu plus loin, à Zucotti Park, zone de transit utilisée par les secouristes le 11 septembre 2001, puis campement en 2011 pendant le mouvement Occupy Wall Street. Avec Emmanuelle Huynh et un autre danseur, il exécute une action dans laquelle les trois performeurs convergent avant de s’enlacer.

Au pied du Woolworth building, en compagnie de la danseuse, il éprouve avec ses épaules et son dos l’angle de l’immeuble. Au Queens Muséum, ils s’allongent tous les deux dans l’immense maquette de la ville (The Panorama of the City of New York, 1964)…

Face à la plage déserte de Coney Island, Rick Bell caresse un pilier de béton. Dans un dédale de passerelles métalliques, Emmanuelle Huynh danse le Prélude à l’Après midi d’un faune de Nijinsky, devant l’architecte immobile…

Après un fondu au noir, on peut lire :

« J’ai appris des choses sur ma ville en la regardant à travers l’œil d’une caméra que je ne portais pas, à travers d’autres yeux qui me laissait un point de vue nouveau sur ma vie et sur les choses que je fais, les choses dont je suis fier, les choses dont j’ai honte »

Faut-il voir dans ces séquences, un portrait de la ville ou la rencontre entre un architecte et une chorégraphe à New York ?

High Line

Le portrait de la High Line, ou celui de la ville depuis ce cheminement, laisse tout aussi perplexe…

Au tournant des années 2000 et 2010, l’ouverture de cette promenade a offert aux New-Yorkais des perspectives dégagées vers les rives de l’Hudson et les quartiers industriels et délaissés de Meatpacking District ou Chelsea. Œuvres d’art, installations et performances s’y sont rapidement multipliées. On peut, pour l’exemple, citer la réactivation du Roof Piece de Trisha Brown, en juin 2011, sur les toits entre West 13 th et Gansevoort Streets, pour le quarantième anniversaire de sa création… quelques jours avant que je quitte la ville.

Le projet a inévitablement entraîné spéculation et foisonnement des programmes immobiliers. La promenade s’est transformée par endroit en un canyon dans l’ombre de très hauts immeubles de luxe. Les ateliers d’artistes et lieux de contre-culture, où planait le souvenir imaginaire du légendaire Days End, Conical Intersect de Gordon Matta-Clark, sont aujourd’hui remplacés par le nouveau Whitney conçu par Renzo Piano, le Shed, les nombreuses galeries de Chelsea (David Zwirner, Hauser & Wirth, Paula Cooper, Gagosian, etc.) ou encore l’IAC/InterActiveCorp dessiné par Frank Gehry et les immeubles de Hudson Yards construits au-dessus de Pennsylvania Station…

Le film de Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin utilise comme décor les divers chantiers de ces transformations, en 2014-2015. Dans plusieurs séquences, on perçoit une fascination troublante pour la chorégraphie des grues et des engins et pour le ballet des ouvriers qui coulent des tonnes de béton ou qui manutentionnent d’énormes plaques d’acier…


Mais, au travers des mouvements de danse et des performances filmées, on peine à identifier une réelle empathie pour ces travailleurs et encore moins un quelconque regard critique sur la gentrification qui se met alors en place… Toutefois, quelques scènes témoignent parfois de ce qu’était Meatpacking District, comme par exemple dans le plan où une ronde démarre à l’angle de Gansevoort Street avant de remonter Washington Street…

Le très beau mouvement de Jennifer Lacey, exécuté sur Governor Island, face à la mythique skyline embrumée entre Battery Park et le Brooklyn Bridge, offre un superbe visuel pour le projet…

Mais on est ici très loin des quartiers que traverse à la High Line !!! Fallait-il ainsi se soumettre à l’imaginaire proposé par la production cinématographique ? Le panorama sur Hoboken ou Weehawken n’était-il pas assez sexy ?

Les habitués de Carré d’art penseront peut-être aux huit photographies imprimées sur toile de jean que LaToya Ruby Frazier avait accrochées au plafond de cette même salle pour son exposition « Performing Social Landscapes » en 2015/2016. Elles reproduisaient les images de sa performance Pier 54, A Human Right to Passage (2014). Ces photos, et celles des 26 autres artistes femmes avaient été réalisées lors de Pier 54, une manifestation organisée par la structure High Line Art au printemps 2014, avant d’être exposées sur la High Line l’hiver suivant, au moment où Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin tournaient les plans de leur film…

Au delà de ces regards critiques sur les trois films qui composent A Taxi driver, an Architect and the High Line, on peut aussi en questionner l’installation qui est mise en place à Carré d’Art.

La juxtaposition des trois écrans pouvait laisser imaginer de riches correspondances, des contrepoints, des contre-chants, des dialogues ou des interpénétrations entre les trois portraits. Or, à mesure que les films se déroulent, il faut bien se résoudre au fait qu’il n’en sera pas question… Chacun « acteur » semble jouer dans son couloir, en ignorant les autres. Le réalisateur paraît avoir fait le choix de montrer que ces portraits n’ont rien en commun sauf la chorégraphe qui passe d’une histoire à l’autre… Au point que lorsque quelques plans de la maquette conservée au Queens Museum apparaissent dans le canal de Philip Moore, on pense à une erreur de montage !

De longs « noirs » fragmentent les trois films sans que l’on puisse en comprendre le sens… Décontenancé, j’ai d’abord songé à un incident que j’ai rapporté au personnel en salle. Un responsable technique de Carré d’Art m’a aimablement expliqué que ces « coupures » était une volonté des artistes…

Les photographies de l’installation au LiFE à Saint‐Nazaire en 2017 montrent un dispositif où les trois écrans étaient disjoints dans un espace rectangulaire plus vaste que la salle cubique où A Taxi driver, an Architect and the High Line est présenté… Les dimensions de l’espace et la juxtaposition des trois films sont-elles à l’origine de toutes les questions qui apparaissent à Nîmes ? Rien n’est moins certain…

Faut-il ajouter que ce portrait sensible de la ville ne nous paraît pas être à la hauteur de l’exposition « A Different Way to Move » que Carré d’Art nous avait offert en 2017 ?

Nous venons de trop loin pour oublier qui nous sommes

Par contraste, la seconde installation apparaît nettement plus aboutie dans sa réalisation, comme dans le dispositif de présentation mis en œuvre.

Le centre de la seconde salle est occupé par un ensemble de praticables de scène utilisés dans le spectacle vivant. Ils offrent de multiples possibilités pour s’installer confortablement. Les regardeurs peuvent à loisir se déplacer dans l’espace et changer de perspectives sur les quatre écrans, pendant la projection de Nous venons de trop loin pour oublier qui nous sommes.

Un écran imposant couvre une très large portion du grand mur de ce vaste espace. S’y enchaînent de longs plans-fixes tournés dans les Chantiers de l’Atlantique, dans les ateliers d’Airbus Industries, au pied du Pont de Saint-Nazaire, sur les rives de l’estuaire, au bord de l’écluse sud, dans les vestiges industriels des Forges de Trignac…

On y croise les deux artistes, des ouvriers, des habitants, des enfants, des élèves du Lycée expérimental, des jeunes danseurs de Ghetto Twins, des musiciens, des ponts roulants, des élingues, des bateaux, des morceaux d’avion dont un Beluga, le flux et le reflux de la marée dans l’estuaire où se les eaux du fleuve et de l’océan s’affrontent et se mêlent…

Sur trois écrans plus modestes sont projetées de manière discontinue des séquences qui modulent des contre-chants au film principal. Les plans fixes sur les paysages de l’estuaire se combinent à des mouvements de navires, à des gestes dansés, au barbouillage des deux artistes au bord d’une vasière…

La bande-son accompagne avec justesse un montage fluide et poétique. Aléatoirement, une machine à fumée vient épaissir et troubler l’espace…

Si l’on retrouve la même fascination pour la chorégraphie des charges soulevées, les mouvements des engins de chantiers et parfois pour leur démesure, la construction de Nous venons de trop loin pour oublier qui nous sommes paraît clairement plus convaincante que le portrait de New York.

On perçoit une complicité et une réelle empathie pour les acteurs de la ville comme pour les espaces et les rythmes qui les animent. « On a cherché à traduire ce que l’on avait entendu et observé. Ce projet existe pour réfléchir à qui je suis, à qui nous sommes, pour comprendre l’attraction que l’on a pour ce territoire », confiait Emmanuelle Huynh au site estuaire.org en 2019.

On comprend mieux ici l’ambition de Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin de concevoir leur projet comme « une sorte de travail d’anthropologie fictionnelle, sans volonté de réalisme et d’exhaustivité, ou même d’intentions documentaires »…

On attendra avec attention la suite de leur série pour voir si leur intérêt « aux territoires, aux contextes, aux corps, aux histoires, non pour en rendre compte, mais avec la volonté de faire se confronter des images qui prennent la réalité comme cadre fictionnel », comme leur protocole évolutif, fait effectivement « émerger des questions artistiques, sociales, politiques… qui [leur] semblent aujourd’hui importantes à traiter »…

Drunken Horses and others

La troisième salle regroupe un ensemble assez hétéroclite.



Drunken Horses rassemble des sérigraphies et des textes imprimés sur des plaques métalliques qui ont été composés à partir d’archives du projet A Taxi driver, an Architect and the High Line.

Au sol, les Diplomates sont des troncs d’arbres récupérés dans l’estuaire de la Loire. Vestiges de Nous venons de trop loin pour oublier qui nous sommes. Certains ont été pour partenaires de séquences performées par Jocelyn Cottencin et Emmanuelle Huynh. D’autres, couverts de moquettes, ont été utilisés comme sièges dans l’installation présentée au LiFE à Saint-Nazaire.

Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin - Drunken Horses and others, 2016-2019 - « De vertical, devenir horizontal, étale » à Carré d’Art - Nîmes
Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin – Drunken Horses and others, 2016-2019 – « De vertical, devenir horizontal, étale » à Carré d’Art – Nîmes

Dans la petite salle annexe, deux films muets de performances de Emmanuelle Huynh (Vers le sol, 2009 et Indiens, 2009) tournés par Jocelyn Cottencin sont diffusés sur des moniteurs accrochés dans les coins…

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Consulter la biographie de Emmanuelle Huynh sur la Plateforme Múa
Voir une rencontre du CAUE du Gard avec Emmanuelle Huynh sur Vimeo
Sur le site de Jocelyn Cottencin

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