Arthur Jafa – Live Evil au Parc des Ateliers – Luma Arles


Depuis le 14 avril 2022 et jusqu’à la fin de l’année, Arthur Jafa présente « Live Evil », une magistrale exposition annoncée comme la plus complète de son travail à ce jour.

À la Mécanique Générale, on retrouve l’essentiel des œuvres qui avaient été montrées par le Louisiana Museum of Modern Art pour « Magnumb » l’été dernier.

On peut y voir, entre autres, The White Album (2019) sa vidéo récompensée par le Lion d’Or à la Biennale de Venise 2019. Parmi les pièces nouvelles qui s’y ajoutent, Slowpex (2022) est une itération ralentie et modifiée de l’hypnotique Apex (2013) qui avait marqué la rétine et la mémoire des visiteurs en 2018.

Dans la Grande Halle, Arthur Jafa réinvestit l’espace occupé l’an dernier par After Uumwelt de Pierre Huyghe, en l’assombrissant un peu plus. L’installation s’articule autour de AGHDRA (2021), une importante œuvre numérique de 85 minutes construite en 12 séquences.

Présentée par le texte de salle comme constituant « une thèse unique : l’anti-sublime, la noirceur à la fin de l’ère Anthropocène, la perte insondable et la douleur ineffable à la fin de la civilisation telle que nous la connaissons », ce film, montré au Louisiana, a été particulièrement remarqué par la critique new-yorkaise après sa présentation par la Gavin Brown Gallery.

AGHDRA alterne avec une vidéo inédite, hommage à Greg Tate, ami proche de Jafa, récemment décédé. Entre ces deux œuvres placées en vis-à-vis dans l’espace, quatre grands panneaux publicitaires évoquent plusieurs acteurs de la musique noire. La figure de LeRoi Jones auteur de Blues People : Negro Music in White America accompagne celle de Miles Davis à l’époque de In A Silent Way.

Elles font face à une légendaire photo d’Albert Ayler prise pendant un de ses concerts lors des mémorables Nuits de la Fondation Maeght en 1970…

Au centre, deux constructions proposent d’autres regards sur la culture noire, dont quelques bolis, fétiches symboliques chargés de « force vitale » des Bambaras et des Malinkées du Mali.

Avec « Live Evil », Arthur Jafa nous interpelle une nouvelle fois sur notre approche de la culture noire américaine contemporaine. De manière récurrente, il s’interroge sur l’hybridation des images et de la musique qu’elles soient produites ou non par les noirs américains. Assez justement, le critique Alexander Scrimgeour écrivait à l’occasion d’un compte rendu d’une exposition à la Julia Stoschek Collection : « Une grande partie de l’œuvre d’Arthur Jafa tourne autour d’une question qu’il a décrite comme un mantra : “comment faire un cinéma noir avec la puissance, la beauté et l’aliénation de la musique noire ?” »…

Pour Arthur Jafa, la contemporanéité, la fétichisation et la fascination exercées par la culture noire doivent être questionnées par rapport à la superficialité avec laquelle elle est souvent approchée ou présentée.

Comme dans la superbe exposition (Les cendres du naufrage) de Dominique White actuellement présentée à la Friche la Belle de Mai, les références à l’afro-pessimisme et au concept de Blackness – parfois difficile à comprendre en profondeur pour un regardeur blanc – sont partout présentes dans « Live Evil ».

L’accrochage imaginé par Arthur Jafa est construit comme un morceau de Free Jazz. De la même manière qu’une composition d’Albert Ayler, il sera probablement ré-articulé et réarranger pendant la durée de l’exposition.

« Live Evil » s’annonce très certainement comme un des éventements majeurs de la saison estivale dans le sud de l’Europe.

Commissariat de Vassilis Oikonomopoulos, directeur des expositions et Flora Katz, curatrice assistés de Claire Charrier, chargée de projet junior

Compte rendu de visite à suivre.
À lire, ci-dessous, le texte de salle de l’exposition.

En savoir plus :
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Arthur Jafa
sur le site de la Gladstone Gallery

Arthur Jafa – « Live Evil » : Texte de salle

Arthur Jafa est l’un des artistes contemporains les plus importants aujourd’hui. Pendant plusieurs décennies, il a élaboré un ensemble d’œuvres incontournables qui défient toute catégorisation. À la fois puissante et lyrique, sa pratique combine un mélange profondément troublant d’images et d’histoires provenant de contextes et d’horizons divers. Il rassemble une mémoire affective qui touche à des questions telles que l’histoire des États-Unis d’Amérique, la violence, la répression, les modalités de survie. En interrogeant la manière dont elles existent dans la production et la diffusion d’images, de musique, de sons et de médias temporels, Jafa réfléchit à l’ontologie de la race et de la noirceur [blackness].

Tout au long de sa pratique, Jafa s’est investi dans l’exploration de stratégies pour une esthétique noire, en s’appuyant sur l’expérience d’être noir dans l’Amérique contemporaine et son lien avec la vie, la mort et le concept d’humain. En tant qu’un des producteurs les plus prolifiques de sa génération, travaillant sur de nombreux médias, Jafa livre avec une précision incomparable la puissance, la beauté et les contradictions de la société contemporaine. Son œuvre est un développement essentiel pour comprendre la complexité des relations raciales, la tension entre les formes d’expression culturelle et la spécificité et l’énergie de la culture noire américaine. L’émergence et l’évolution du cinéma et de la musique noirs aux XXème et XXIème siècles en tant que produit culturel et artefact idéologique sont au cœur de sa réflexion. Assemblant sans relâche des images qu’il arrange en compositions dynamiques, Jafa crée des cartes cognitives qui fonctionnent comme une critique du passé et une méta-critique des possibilités futures, révélant les moteurs mêmes qui alimentent notre civilisation. Brutalement réelle, la vision inébranlable de Jafa nous pousse à réfléchir sur le caractère inévitable encore aujourd’hui du suprématisme blanc et de l’anti-noirceur. Live Evil [Le mal vivant] est la présentation la plus importante et la plus complète de son travail à ce jour. S’étendant sur deux salles du campus de LUMA, La Mécanique Générale et La Grande Halle, l’exposition comprend un éventail d’œuvres récentes et nouvelles créées spécifiquement pour Live Evil.

À La Mécanique Générale sont présentées des œuvres majeures de la carrière de Jafa, notamment ses films The White Album (2018), akingdoncomethas (2018) et le relief Ex-Slave Gordon 1863 (2017), parmi d’autres. Une série de photographies et des sculptures telles que Big Wheel II (2018) et Large Array (2020) cartographient la psychologie des relations raciales dans l’Amérique d’aujourd’hui. Est également exposée Slowpex (2022), une itération ralentie et modifiée de son chef-d’œuvre Apex (2013), dont le son remplit l’ensemble de l’espace d’exposition. Le contraste radical entre les images et la complexité de ses associations sont à la fois déconcertants et surprenants. De larges installations présentant des images assemblées sur de larges papiers peints révèlent encore plus la rigueur perçante et intellectuelle des récits de Jafa, ainsi que les vérités indéniables et troublantes de ses messages intemporels.

Pour Live Evil, l’espace caverneux de La Grande Halle a été transformé en un environnement unique peuplé d’images et de sons. Considérés ensemble, les différents éléments de l’espace interrogent le pouvoir, la fonction et la signification des images en mouvement, des installations multimédias et du son. Au cœur de l’espace, éprouvant les frontières entre le cinéma et la technologie, se trouve AGHDRA, une installation de son et d’images en mouvement de 85 minutes. Présenté sous la forme d’une projection à grande échelle, un paysage de roches noires en mouvement constant forme des vagues qui s’intensifient et s’éloignent sur fond de soleil atmosphérique se profilant à l’horizon. Organisée autour de douze segments, chacun basé sur une composition sonore unique, AGHDRA, une œuvre entièrement numérique, constitue une thèse unique : l’anti-sublime, la noirceur à la fin de l’ère Anthropocène, la perte insondable et la douleur ineffable à la fin de la civilisation telle que nous la connaissons.

AGHDRA est juxtaposée à une autre image en mouvement de l’autre côté de la salle : Untitled (2022) est un hommage à Greg Tate, ami proche et complice de Jafa, récemment décédé. L’œuvre montre une fluctuation abstraite de lumière et d’ombre. Évocatrice et hypnotique, elle capture l’expressionnisme, l’essence et la profondeur des émotions humaines. Le son et l’image, l’utilisation de projections multiples et la synchronisation précise entre les deux projections sont les caractéristiques qui définissent la profondeur des explorations de Jafa sur notre existence intrinsèquement fluctuante. Positionnés à l’intérieur de l’espace, quatre panneaux publicitaires surdimensionnés et deux environnements construits abordent différents aspects de la culture noire. De l’histoire de la musique à travers les images de Miles Davis et d’Albert Ayler, aux compositions sculpturales et aux bolis (objets de pouvoir qui jouaient un rôle central dans les rituels et la vie spirituelle de tradition malienne), cette partie de Live Evil, tout comme les récits qui se déroulent dans l’espace de La Mécanique Générale, échappe au genre et va au-delà de la théorie pour transcender notre passé dans le présent. En tant qu’œuvre d’art totale composée de chacun de ses éléments, l’installation perce dans l’abîme humaine et l’altérité incessante, posant des questions sur notre condition.

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