L’exposition « Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva », présentée au MAMC+ de Saint-Étienne jusqu’au 15 mars 2026, constitue un événement incontournable pour quiconque suit l’actualité du Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques. Ce projet mérite qu’En revenant de l’expo ! publie exceptionnellement un billet consacré à une proposition située très au-delà de la région Sud et du Languedoc.
Installé à Marseille, le Cirva a fait l’objet de nombreux articles publiés ici au fil des années avec notamment plusieurs chroniques sur des expositions de la collection dans la région. On peut citer entre autres : « Une maison de verre » au Musée Cantini à Marseille en 2017, « À bruit secret » au Pavillon de Vendôme d’Aix-en-Provence en 2016, ou encore du regard singulier de Christian Lacroix sur certaines œuvres de la collection dans « Mon île de Montmajour » dans le cadre de Marseille-Provence 2013.
En 2020, quelques mois peu après son arrivée au Cirva, Stanislas Colodiet nous avait confié son souhait que les expositions du Cirva ne se limitent plus seulement à la présentation des créations abouties de la collection. Il affirmait l’ambition d’exposer aussi « du “non formalisé”, du récit en cours de construction, dans un état encore relativement chaotique » afin de ne plus montrer seulement « une relation académique à la création ».
Esquissée en 2021 dans « Souffles » au Château Borély, cette intention avait trouvé un premier aboutissement dans une installation qu’il avait imaginé avec Macha Makeïeff pour la salle du petit théâtre de La Criée. Dans la pénombre, « Feux Sacrés ! » mettait magistralement en scène une sélection de pièces « volontairement inachevées, choisies comme des fragments de recherche, des essais, des échecs, des récits ouverts à l’imaginaire ». Ces fragments de recherches étaient alors habilement associés à des outils et objets empruntés dans l’atelier du Cirva.

D’autres initiatives, notamment lors de portes ouvertes de l’atelier, ont confirmé au travers de brèves expositions-dossier, cette volonté de concevoir la collection comme « la partie émergée d’un iceberg dont la base est composée de carnets de recherche, de dessins, de feuilles d’études, d’essais et de prototypes ».
Dans le même temps, les œuvres de la collection ont été exposées par roulement dans la présentation des collections permanentes du [mac] musée d’art contemporain de Marseille depuis sa réouverture.
« Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+ prolonge et amplifie cette ambition de montrer le processus et pas seulement le résultat. En réunissant près de deux cents objets sur mille mètres carrés, l’exposition qui se déploie actuellement au musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne est la première présentation des collections du Cirva d’une telle cette ampleur.

Depuis 1983, le Cirva invite des artistes et des designers venus du monde entier – et souvent non familiers du verre – à rencontrer une expertise de très haut niveau. C’est ce dialogue entre les « chemins sans limite de la pensée » de l’artiste et la « matière réputée complexe et imprévisible » qui est au cœur de l’exposition stéphanoise. Elle explore les propriétés du verre à travers le regard des artistes et designers. Son parcours propose une immersion dans certains projets de recherche, en les éclairant à travers la réunion de documents vidéos, musique, dessins et esquisses, moules et essais techniques, photographies et correspondances. Elle met en lumière les dimensions aussi bien techniques que conceptuelles qui précèdent la pièce de collection.

Les neuf chapitres qui construisent le parcours alternent entre la présentation des grandes séries qui ont marqué l’histoire du Cirva et des ensembles documentaires permettant de plonger dans le processus créatif.
Parmi les chefs-d’œuvre qui ont marqué l’histoire du Cirva, les commissaires ont choisi de présenter les Lingam et les Kachina d’Ettore Sottsass, la série Torno Subito de Pierre Charpin, les vases de Betty Woodman, la série des Concepts de Bob Wilson, l’Ongle de Giuseppe Penone, le Planetarium de Jana Sterbak et Le petit ange rouge de Marseille de James Lee Byars.

Aux côtés de ces pièces emblématiques, plusieurs « expériences plastiques, chimiques, humaines et intellectuelles » sont déclinées en dossiers passionnants.
On y découvre, entre autres, comment Jean-Michel Othoniel a voulu reproduire la transformation du basalte en obsidienne en simulant une explosion volcanique en laboratoire. On peut également suivre l’aventure du dépôt d’un brevet de projection de verre en fusion (la technique Mistral) par Gaetano Pesce et le centre d’art, ou encore les recherches de Pierre Soulages venu au CIRVA pour concevoir un nouveau type de verre pour les vitraux de l’abbaye Sainte-Foy de Conques. Parmi ces dossiers, on rencontrera aussi les multiples transformations d’une bouteille Ricard imaginées par Wendy Andreu.

Une des initiatives majeures de ce projet est la reconnaissance des verriers et verrières dont l’identité était jusqu’ici souvent « oubliée ». L’exposition révèle leurs noms, souligne leurs talents exceptionnels et montre avec évidence combien leur contribution a été essentielle à la réussite des projets. Un ensemble de vidéos et de photographies permettent de découvrir les coulisses de la création au Cirva. Dans le catalogue, les commissaires mentionnent pour la première fois les noms des techniciens verriers de l’équipe technique pour chaque pièce exposée, ce que nous reproduisons ici dans la plupart des légendes.

« Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » construit également quelques dialogues souvent singuliers, parfois éclairants avec la collection du MAMC+, illustrant la distance pour certains artistes entre leurs pratiques et leur découverte du verre qui n’était pas, a priori, une matière familière…

Ainsi le rapprochement de l’Hermaphrodite (1993) – un autoportrait allongé de Jean-Michel Othoniel – avec Le Contrepet (1990-1992) qu’il réalisa au Cirva est particulièrement significatif du basculement de l’artiste du soufre au verre. En fin de parcours, une sérigraphie sur papier velin d’Erik Dietman (Sans titre, 1991) du MAMC+ accompagne Le Maître (1994) conservé par le Cirva. D’autres artistes majeurs sont présents dans les collections des deux institutions (Andrea Branzi, Pierre Charpin, Erik Dietman, Fabrice Hyber, James Lee Byars, Jean-Luc Moulène, Jasper Morrison, Philippe Parreno, Giuseppe Penone, Gaetano Pesce, Pierre Soulages, Jana Sterbak)
Le commissariat est assuré par Stanislas Colodiet, conservateur du patrimoine et directeur du Cirva et Joris Thomas, responsable du service Valorisation du design, MAMC+.
L’exposition s’accompagne d’un catalogue remarquable, coédité par JBE Books et le MAMC+, qui s’impose comme un nouvel ouvrage de référence sur le Cirva. Largement illustré, il s’ouvre sur trois essais qui prolongent et enrichissent les perspectives proposées par l’exposition. Juliette Bessette (historienne de l’art, Université de Lausanne) et Anna Millers (conservatrice du patrimoine au Mucem, Marseille) reviennent sur les origines du Cirva à Aix-en-Provence. Stanislas Colodiet retrace la manière dont le lieu s’est transformé, à Marseille, en véritable laboratoire de création. Enfin, Joris Thomas décrit le rôle essentiel des techniciennes et techniciens, venus de divers horizons, qui accompagnent, orientent et soutiennent les artistes dans leurs recherches.






« Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » est présentée au MAMC+ de Saint-Étienne jusqu’au 15 mars 2026, puis elle le sera au Musée Ariana de Genève entre avril et octobre 2026. On ne peut qu’espérer que cette exposition d’envergure sera ensuite accueillie à Marseille ou dans la région Sud…
Ces lignes sont écrites avant un déplacement à Saint-Étienne. Une chronique et un compte rendu de visite suivront très probablement sur En revenant de l’expo !, accompagnés de regards photographiques sur l’accrochage. En attendant, le parcours détaillé de l’exposition, reproduit ci-dessous, permet d’appréhender la richesse et la diversité des thématiques abordées. Celui-ci est extrait du dossier de presse.
En savoir plus :
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« Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+ : Parcours de l’exposition
L’origine du verre

Les récits mythiques de l’origine du verre, les artefacts archéologiques ou encore la géologie sont des sources d’inspiration pour les artistes et les designers.
C’est un matériau travaillé depuis l’Antiquité ; au troisième millénaire avant notre ère, on trouve de petits objets en verre (perles, amulettes) en Mésopotamie puis en Égypte. L’auteur Pline l’Ancien raconte qu’il aurait été découvert par hasard par des marchands phéniciens qui auraient allumé un grand feu sur la plage.
Le composant principal du verre est la silice qui se transforme sous l’action de la chaleur. Le sable, qui est particulièrement riche en silice, est une matière première clé dans sa production.
Il existe aussi des verres d’origine naturelle, c’est le cas de l’obsidienne, une roche volcanique qui s’est vitrifiée sous l’action de la lave.
Au Cirva, les artistes réécrivent ces histoires en faisant l’expérience de la formation du verre à proximité directe des fours et de la matière en fusion.
Artistes et designers présentés dans le chapitre :
Erik Dietman, Tamar Hirschfeld, Richard Monnier, Jean-Michel Othoniel, Gaetano Pesce et Brynjar Sigurðarson.


Vue de l’exposition « Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+. Photo Aurélien Mole.
A gauche : Brynjar Sigurðarson, Essais techniques pour le vase Spectrum, 2011-2012. Équipe technique : Roberto Avila, Christelle Notelet
A droite : Tamar Hirschfeld, Des larmes de feu, 2022. Équipe technique : Lucie de Bodinat, Juliette Feck, Carlo Maria Marangoni, Cyrille Rocherieux, Fernando Torre, David Veis
Jean-Michel Othoniel

En 1989, Jean-Michel Othoniel se rend sur les îles Éoliennes, au large de la Sicile, pour étudier les transformations du soufre. Il consulte une volcanologue qui attire son attention sur la transformation du basalte en obsidienne, une forme de verre naturel, sous l’action de la lave. Cette rencontre est le point de départ de l’intérêt de l’artiste pour le verre. Il propose alors au Cirva de simuler les conditions d’une éruption volcanique en laboratoire. À force d’expérimentations avec l’aide de l’entreprise industrielle Saint-Gobain, les techniciens et techniciennes du Cirva parviennent à mouler de petits volcans en obsidienne de synthèse que l’artiste intitule Contrepets.
Une matière chaotique

De l’avis des physiciens et des chimistes, le verre n’est ni tout à fait un solide, ni tout à fait un liquide. Cette particularité de la matière qui se meut entre deux états fascine les artistes et les designers.
Les scientifiques qualifient le verre de « solide amorphe ». À première vue, les objets en verre ne sont en effet pas fluides, ils ne s’écoulent pas. Pourtant, la structure moléculaire du verre est dite « désordonnée » ou « amorphe », ce qui est le propre des liquides.
Porté à une certaine température, on constate effectivement que le verre se liquéfie. À partir d’un certain seuil, il est suffisamment souple pour être soufflé ou encore moulé. Artistes et designers jouent avec les phénomènes de transition de cette matière qui se solidifie en se refroidissant et se liquéfie lorsqu’elle est chauffée. Ils créent des formes qui expriment le mouvement et la vie du verre. Le philosophe Jean Baudrillard qualifie quant à lui le verre de « miracle d’un fluide fixe ».
Artistes et designers présentés dans le chapitre :
Thomas Kovachevich, Jean-Luc Moulène, Gaetano Pesce.



Vue de l’exposition « Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+. Photo Aurélien Mole.
En haut à gauche : Jean-Luc Moulène, série Blown Knot, 2012. Équipe technique : Christelle Notelet, Cyrille Rocherieux, Fernando Torre, David Veis, Raphaël Veloso
En bas à gauche : Gaetano Pesce, série Vases fripés, 1996. Équipe technique : Suzanne Charbonnet, Hanneke Fokkelman, Jeff Zimmerman
A droite : Thomas Kovachevich, série Characters, 1987-1988. Équipe technique : Hanneke Fokkelman, Marius Valéro
Gaetano Pesce

Lorsque le verre est soufflé, s’il est trop fin ou trop chaud, il suffit d’un mauvais geste du souffleur pour que sa surface se froisse. Le designer Gaetano Pesce accepte et joue avec ce paramètre qu’il ne peut maîtriser dans la mesure où il délègue le geste aux verriers avec lesquels il collabore. Il les enjoint à travailler à un niveau de complexité et de chaleur qui conduit à l’effondrement de la forme en fusion.
Désapprendre ce que nous savons, réinventer ce que nous croyons connaître

Parmi les artistes et designers invités en résidence au Cirva à la fin des années 1980, certains ont exprimé leurs réticences à travailler le verre, alors perçu comme figé dans une longue tradition. Ces a priori disparaissent dès qu’ils prennent conscience que le centre d’art est un laboratoire où il est possible d’inventer de nouvelles manières de travailler cette matière ou encore d’exhumer, de détourner, de malmener des techniques existantes.
Certaines résidences se sont concentrées sur des expérimentations techniques aboutissant non pas à des objets, mais à la mise au point de procédés nouveaux. Le Cirva conserve ainsi dans son fonds documentaire de nombreux échantillonnages qui sont présentés dans ce chapitre.
En 1995, le designer Gaetano Pesce et le Cirva obtiennent un brevet pour l’invention de la technique Mistral. À travers cette innovation, le Cirva affirme sa volonté de créer des ponts avec le monde de l’industrie qui pourrait en bénéficier.
Artistes et designers présentés dans le chapitre :
Wendy Andreu, Ronan & Erwan Bouroullec, Erik Dietman, Fabrice Hyber, Gaetano Pesce, Studio Brynjar & Veronika (Brynjar Sigurðarson & Veronika Sedlmair), Martin Szekely.





Vue de l’exposition « Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+. Photo Aurélien Mole.
En haut : Erwan et Ronan Bouroullec, Ensemble d’essais techniques, 2001-2006. Équipe technique : Pierre-Louis Albert, Olivier Fonderflick, Nuno Galvao de Almeida, Matteo Gonet, Pierre Hessmann, Patrick Primeau, Gérald Vatrin, David Veis ; Wendy Andreu, Ensemble Ricard, 2024. Équipe technique : Lucie de Bodinat, Alexandre Mouillet, Cyrille Rocherieux, Fernando Torre, David Veis et Gaetano Pesce, Grand relief, 1988 / 1992 ; Chapeau gris, 1988 / 1992.
En bas à gauche : Erik Dietman, Série des compotes humaines, 1993 – 1994 ; Mort à Venise, 1993 / 1997 ; A la mémoire d’une omelette norvégienne, 1993 / 1997 ; L’expéditeur, 1993 / 1997 ; Employé de la banque du sperme II, 1993 / 1997. Équipe technique : Suzanne Charbonnet, Hanneke Fokkelman, Jeff Zimmerman.
En bas à droite Gaetano Pesce, Bonne chance n°2, 1988 / 1992 ; Bautta (modèle), 1987 / 1992 ; Grand relief, 1988 / 1992 ; Chapeau gris, 1988 / 1992 et Sable, 1988 / 1992. Équipe technique : Jérôme Clerc-Renaud, Hanneke Fokkelman, Stéphane Hadjiagop, Jean-Luc Müller, Zbigniew Szkudlarska, Marius Valéro
Brynjar Sigurðarson & Veronika Sedlmair

En 2019, le studio Brynjar & Veronika initie le projet Spectrum II qui se décline en deux volets. Le premier est la réalisation d’une bibliothèque de couleurs en pâte de verre comprenant plus de mille références qui permettent de pallier à la gamme restreinte de couleurs proposée par les fournisseurs industriels. Chaque test est rigoureusement conduit et documenté sous la direction de la technicienne Valérie Olléon.

Le second volet de ce projet consiste à mélanger différentes couleurs pour réaliser des panneaux de verre avec des motifs abstraits. Les designers cherchent à peindre avec le verre comme avec de l’aquarelle. Ils ambitionnent de produire à grande échelle les panneaux prototypés, un projet qu’ils modélisent dans une maquette.
Chercher la forme juste





Le Cirva est un espace de liberté pour l’invention formelle. Il permet aux artistes et aux designers d’imaginer des formes inédites dans le domaine de la création verrière grâce à la dextérité et à l’ouverture d’esprit des techniciens qui y travaillent. Les œuvres réunies dans ce chapitre témoignent de leurs audaces.
Dans le dialogue entre les créateurs et l’équipe du Cirva, le dessin peut constituer un support de travail clé pour communiquer à plusieurs autour d’un projet. Les techniciens du Cirva sont amenés à les interpréter avec plus ou moins de marge de liberté selon s’il s’agit d’un dessin technique ou plutôt artistique.
Pour certains designers la conception et la maîtrise du dessin d’un objet peut passer par la réalisation d’un moule qui contraint la matière en fusion. Certains designers ont imaginé des moules innovants à rebours des conceptions traditionnelles.
Artistes et designers présentés dans le chapitre :
Pierre Charpin, Baptiste Meyniel, Ettore Sottsass, Normal Studio (Jean-François Dingjian et Eloi Chafaï), Betty Woodman.




Vue de l’exposition « Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+. Photo Aurélien Mole.
Pierre Charpin, Série Torno Subito, 1998-2001. Équipe technique : Pavel Cajthaml, Hanneke Fokkelman, Nuno Galvao de Almeida, Matteo Gonet, Valérie Monteau


Vue de l’exposition « Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+. Photo Aurélien Mole.
A gauche : Normal Studio (Jean-François Dingjian et Eloi Chafaï), Lampes à poser, 2013-2016. Équipe technique : Christelle Notelet, Cyrille Rocherieux, Fernando Torre, David Veis, Raphaël Veloso.
A droite : Baptiste Meyniel, Vases UPN, 2020-2022. Équipe technique : Carlo Maria Marangoni, Cyrille Rocherieux, Fernando Torre, David Veis
Betty Woodman

À Marseille, la céramiste Betty Woodman concentre ses recherches sur une typologie d’objet centrale dans sa pratique artistique : le vase. « Les vases, que ce soit le triptyque, la nature morte ou l’objet isolé, puisent dans les formes de mes céramiques. Ils s’inspirent également de verreries anciennes, en particulier romaines et égyptiennes. J’avais essentiellement pour but de créer quelque chose qui fût intensément du verre tout en restant clairement mon œuvre », écrit l’artiste à propos de sa première collection d’œuvres en verre qui joue exclusivement avec la transparence du matériau.
La quatrième dimension du verre

« Le verre occupe l’espace sans l’occuper. Il le modifie par sa présence, mais grâce à sa limpidité il ne l’altère pas. Il contient sans masquer, il protège sans déguiser, il enclot sans emprisonner ; il accroche la lumière et la fait danser, mais ne l’arrête pas. » Par ces mots, l’écrivain Jean-Charles Gateau indique que le verre est une matière vivante. Sa perception change en fonction des flux lumineux qui la traversent : dans une même journée, elle peut tour à tour se dissoudre ou apparaître.
La notion de temps, entendue aussi bien comme durée que comme donnée météorologique, agit sur la perception que nous avons du verre. Le verre n’est pas seulement une matière inscrite dans un espace, mais aussi un environnement lumineux qui s’inscrit dans une durée. Certains artistes explorent cette quatrième dimension.
Artistes présentés dans le chapitre :
Giuseppe Caccavale, Pierre Soulages, Bob Wilson.


Vue de l’exposition « Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+. Photo Aurélien Mole. Giuseppe Caccavale, Série Il Rosa di maggio, 2008-2009. Équipe technique : Christelle Notelet, Fernando Torre, David Veis, Raphaël Veloso
Robert Wilson, dit Bob Wilson

Les soixante-dix-sept vases conçus par le metteur en scène Bob Wilson interagissent avec la lumière de l’espace scénique qui les accueille. L’épaisseur du verre ou encore le traitement de surface varient d’un vase à l’autre afin d’évoquer différentes sensations lumineuses que l’on retrouve dans la nature : le brouillard, le clair de lune, une étendue d’eau, etc. Leur titre Concept renvoie à la nature quasi immatérielle du verre qui ne serait plus que lumière.
Le destin des objets

Tandis que de nombreux projets de recherche développés au Cirva ont pour sujet les modes de production des objets en verre, d’autres s’intéressent à leur mode de diffusion. Quelle est la vie d’un objet une fois sorti de l’atelier ?
Artistes et designers portent un regard novateur sur les usages et les habitudes de consommation. Un objet peut-il transformer la société ?
À partir des productions réalisées dans les ateliers du Cirva, les créateurs et créatrices font l’expérience de canaux de diffusion originaux et alternatifs. Ils et elles adoptent parfois une posture critique à l’égard des pratiques commerciales cherchant à court-circuiter les lois du marché.
Ces projets sont l’occasion de jouer avec les limites parfois poreuses entre les domaines de l’art contemporain, du design ou encore de l’artisanat. Œuvre d’art ou objet fonctionnel : quel est le statut de l’objet qui est diffusé ?
Artistes et designers présentés dans le chapitre :
Pierre Charpin, Laura Couto Rosado, Richard Di Rosa, Sylvain Dubuisson, Mathieu Mercier, Jean-Luc Moulène, Jasper Morrison, Philippe Parreno.




Vue de l’exposition « Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+. Photo Aurélien Mole
Sur le mobilier de Jasper Morrison de l’ensemble Universal System (1990) en dépôt au MAMC+. En haut : Mathieu Mercier, Reliquaire pour la dernière cigarette, 2021. Équipe technique : Carlo Maria Marangoni, Cyrille Rocherieux, Fernando Torre, David Veis.
En bas : Philippe Parreno, Happy Ending, Stockholm, 1997-1996, 1997. Équipe technique : Suzanne Charbonnet, Hanneke Fokkelman, Nuno Galvao de Almeida, Jeff Zimmerman. Sur l’étagère : Gaetano Pesce, Vase porto, 2003-2004. Équipe technique : Jean Buchmuller, Olivier Fonderflick, Nuno Galvao de Almeida, Matteo Gonet, Pierre Hessmann.
En haut à droite : Jean-Luc Moulène, Fernando Torre, David Veis, Raphaël Veloso, Vénus, 2014.
En bas à droite : Laura Couto Rosado : Vase en puissance, 2014-2015. Équipe technique : Christelle Notelet, Fernando Torre, David Veis, Raphaël Veloso
Richard Di Rosa, dit Buddy

En 1989, les frères Richard et Hervé Di Rosa, originaires de la ville de Sète, ouvrent à Paris la galerie de l’art modeste. Inspirés par leurs voyages aux États-Unis où ils côtoient l’artiste Keith Haring qui s’est lancé dans la vente de t-shirts à New York, la « DIRO S.A.R.L. » propose de démocratiser l’art en vendant des objets artistiques à des prix abordables : t-shirts, jouets, fanzines, assiettes, tapis, objets en verre ! La résidence de Richard Di Rosa au Cirva est l’occasion de lancer une petite production en série d’objets (verres, coupes et vases) qui se situent à la limite entre œuvres et objets fonctionnels. Ils sont commercialisés dans leur galerie parisienne et la Revue de l’art modeste permet d’en faire la promotion. L’artiste s’inspire librement de l’esthétique kitsch de la « verrerie » de Murano que l’on retrouve dans les échoppes bon marché des rues de Venise.
Contenir et observer le monde

Les alchimistes puis les chimistes ont privilégié le verre pour créer un milieu inerte, propice aux expériences en laboratoire. Il permet de contenir et de conserver un élément en le protégeant des interactions avec des agents extérieurs. Les botanistes et les architectes ont également exploité cette caractéristique du matériau pour créer des espaces où la vie peut s’épanouir, y compris dans des environnements hostiles. Sa transparence est un autre atout exploité dans le domaine scientifique. En effet, les parois de verre des éprouvettes isolent les éléments autant qu’elles laissent transparaître les réactions chimiques. Le verre permet aussi la fabrication d’instruments optiques qui améliorent, voire décuplent, les facultés humaines. Au Cirva, plusieurs artistes et designers ont utilisé le verre aussi bien dans une volonté de conserver un morceau du monde que de l’observer ou encore de le réinventer.

Artistes et designers présentés dans le chapitre :
Dove Allouche, Béatrice Balcou, Gregory Granados, Jana Sterbak.
Jana Sterbak

En 1995, Jana Sterbak crée Portrait Olfactif, dont l’objectif est de synthétiser en laboratoire l’odeur corporelle de son compagnon. Après une première collaboration avec la Pilchuck Glass School, près de Seattle, pour réaliser un flacon, Sterbak donne une nouvelle impulsion à son projet en 2004 avec la série Container for olfactive portrait, conçue au Cirva. Les récipients aux formes irrégulières, presque organiques, sont présentés par paire, à la manière d’un couple. L’artiste propose à son ou sa propriétaire d’y enfermer l’odeur chérie de son choix pour en faire une relique olfactive.
Prothèses et greffes

Le verre est parfois le produit de la nature, parfois le produit d’une activité humaine. Il existe en effet des verres naturels, fruits d’une éruption volcanique ou encore de la cristallisation d’une roche. Aujourd’hui, il est produit en quantité industrielle par l’humanité dans les domaines de l’architecture et des technologies de pointe. Cette dualité stimule l’imagination des artistes qui inventent au Cirva des entités à mi-chemin entre la biologie et la technologie.
Ces formes hybrides tissées de verre et de matière végétale ou encore de fragments de corps humains font écho à la pensée de la philosophe Dona Haraway qui écrit dans le Manifeste cyborg : « Nous ne sommes plus très sûres de savoir ce qui appartient ou non à la nature – cette source d’innocence et de sagesse – et nous ne le saurons probablement plus jamais. »
Artistes et designers présentés dans le chapitre :
Andrea Branzi, Erik Dietman, Giuseppe Penone, Sopheap Pich, Mathilde Rosier.




Vue de l’exposition « Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+. Photo Aurélien Mole.
En haut à gauche : Sopheap Pich, Amulet (Hevea Afzelia) no 2, 2023. Équipe technique : Lucie de Bodinat, Alexandre Mouillet, Cyrille Rocherieux, Fernando Torre, David Veis – Erik Dietman, Le Maître, 1993. Équipe technique : Hanneke Fokkelman, Naomi Shioya Uzawa, Fumiaki Uzawa.
En haut à droite ; Andrea Branzi, Giardino di vetro, 2004. Équipe technique : Olivier Fonderflick, Nuno Galvao de Almeida, Pierre Hessmann.
En bas à gauche Giuseppe Penone, Ongle et feuilles, 1986-1988. Équipe technique : Hanneke Fokkelman, Jean-Luc Garcin, Claude Maigret, Marius Valéro.
En bas à droite : Mathilde Rosier, Sans titre, 2023 et Blé totems, 2022-2023. Équipe technique : Lucie de Bodinat, Alexandre Mouillet, Cyrille Rocherieux, Fernando Torre, David Veis
Mathilde Rosier

Au Cirva, Mathilde Rosier conçoit des yeux graines, à mi-chemin entre le fruit et l’organe. Elle nous rappelle que notre regard se nourrit de lumière, tout comme les végétaux ou encore le verre dont la surface s’anime au contact de sa lueur. Les yeux situés dans la partie supérieure sont tournés vers le ciel dont ils captent les rayons, tandis que d’autres, déjà mûrs, sont tombés au sol et germent.
Ces personnages hybrides s’inscrivent dans une longue tradition qui relève aussi bien de l’histoire de l’art que de celle de la médecine. En effet, dans l’Antiquité, les yeux de verre animaient (au sens qu’ils donnaient une âme) les sculptures de bronze.
Tandis que depuis la Renaissance, ce sont des prothèses qui complètent le corps humain.
Une matière mystérieuse

Le verre est le matériau d’hier et de demain. On l’associe volontiers aux visions du futur : villes futuristes sous des dômes de verre, conquête spatiale ou encore prédiction de l’avenir par l’entremise d’une boule de cristal. Il est l’interface entre des mondes qu’il sépare en même temps qu’il les met en communication dans un jeu de reflets et de transparence. Créer avec le verre, c’est œuvrer avec une certaine forme de magie.
Les centres de production verriers sont des lieux teintés de mystère. C’est l’île de Murano qui fait face à Venise, aux ateliers difficiles d’accès et depuis laquelle les verriers avaient l’interdiction d’immigrer au Moyen-Âge. C’est la Bohême dont la capitale, Prague, est la ville de l’alchimie par excellence. Certains maîtres verriers tchèques et italiens (les maestri) ont accepté de venir livrer certains de leurs secrets aux artistes invités aux Cirva…
Artistes présentés dans le chapitre :
James Lee Byars, Jana Sterbak.


Vue de l’exposition « Le verre au-delà de la matière. Les collections du Cirva » au MAMC+. Photo Aurélien Mole. Jana Sterbak, Planétarium, 2000-2002. Équipe technique : Pavel Cajthaml, Sébastien Duchange, Hanneke Fokkelman, Nuno Galvao de Almeida, Matteo Gonet, Pierre Hessmann, Claude Maigret, Petr Novotný, Jean Simon Trottier, David Veis
James Lee Byars

Chef-d’œuvre énigmatique de la collection du Cirva, Le petit ange rouge dessine un motif d’arabesque à partir de 333 sphères de verre de taille égale animées par le scintillement d’un rouge profond que l’on appelle « rouge vénitien ». Il s’agit d’une couleur particulièrement difficile à obtenir, sa formule a été transmise au Cirva par un maître vénitien. C’est à Venise que l’artiste américain James Lee Byars, réputé pour sa quête de perfection, a formulé le souhait de créer cette œuvre avec le Cirva. Quant à son titre, il a fait couler beaucoup d’encre, et il est encore difficile de lui attribuer un sens définitif. La sphère étant pour Byars la forme de la question, il faut accepter que celle-ci reste ouverte et se laisser séduire par ses charmes.
