Louisa Marajo – « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète


Suite à une résidence menée au Grau-du-Roi auprès des acteurs et actrices de la pêche professionnelle en Méditerranée, Louisa Marajo présente au Crac Occitanie « La solidarité des destins », une installation immersive où se mêlent court-métrage, sculptures, textes et images. Visible jusqu’au 6 avril, cette exposition poursuit l’exploration de la mer comme élément de métamorphose et vecteur de mémoires, tout en interrogeant notre capacité collective à rester reliés aux environnements naturels dans un contexte de bouleversements climatiques.

Des Caraïbes à la Méditerranée

On avait particulièrement apprécié le travail de Louisa Marajo dans deux expositions collectives marseillaises : « Mers, Terres et Corps traversés » à La Traverse en 2023, puis « Des grains de poussière sur la mer » à La Friche la Belle de Mai en 2024. L’artiste martiniquaise y déployait déjà les motifs qui structurent sa recherche : la mer comme élément de métamorphose et vecteur de mémoires, les sargasses comme matériau narratif du dérèglement climatique, l’entrelacement des histoires écologiques et postcoloniales. « La solidarité des destins » au Crac Occitanie constitue la restitution d’une résidence menée entre septembre et décembre 2025 au Grau-du-Roi, autour de la pêche professionnelle en Méditerranée. Cette exposition confirme la capacité de l’artiste à tisser des liens entre observation documentaire et élaboration poétique, entre ancrage territorial et questionnement universel.

Louisa Marajo - Photogramme extrait du court-métrage  Rêve éveillé, chemin initiatique », 2025. Courtesy de l’artiste.
Louisa Marajo – Photogramme extrait du court-métrage Rêve éveillé, chemin initiatique », 2025. Courtesy de l’artiste.

La résidence qui précède cette exposition s’inscrit dans un dispositif institutionnel ambitieux, proposé par la Commune du Grau-du-Roi, la Région Occitanie et le Parlement de la mer d’Occitanie, cofinancé par l’Union Européenne et la Région. Pendant trois mois l’automne dernier, Louisa Marajo a vécu au rythme d’un port de pêche méditerranéen. Elle a embarqué sur des chalutiers et des bateaux « petits métiers », rencontré les acteurs et actrices du monde de la pêche professionnelle, partagé leur quotidien. Cette immersion constitue un déplacement géographique et symbolique pour une artiste dont le travail s’enracine dans la Caraïbe. La Méditerranée n’est pas la mer des Caraïbes, les enjeux de la pêche professionnelle en 2025 ne recoupent pas directement la prolifération des sargasses. Pourtant, Louisa Marajo parvient à faire résonner ces espaces et ces problématiques au sein d’une réflexion commune sur notre rapport à l’océan, sur la vulnérabilité des mondes maritimes, sur l’urgence écologique qui traverse tous les régimes du vivant.

De l’enquête à la construction poétique

L’enjeu de cette exposition réside précisément dans cette articulation entre enquête de terrain et construction artistique. Il ne s’agit pas pour l’artiste de produire un documentaire sur la pêche méditerranéenne, ni d’illustrer les difficultés d’un secteur en mutation. L’ambition est autre : transformer l’expérience de la résidence en matière poétique, faire de la rencontre avec les pêcheurs un point de départ pour interroger notre relation collective à la mer.

Louisa Marajo - Photogramme extrait du court-métrage Rêve éveillé, chemin initiatique », 2025. Courtesy de l’artiste.
Louisa Marajo – Photogramme extrait du court-métrage Rêve éveillé, chemin initiatique », 2025. Courtesy de l’artiste.

Le titre « La solidarité des destins » indique cette ambition. Il rappelle que les différents régimes du vivant sont interconnectés de manière profonde, que les destins des humains et des non-humains, des espèces marines et des communautés côtières, des écosystèmes et des pratiques professionnelles sont irrémédiablement liés. Cette solidarité n’est pas un vœu pieux mais une réalité écologique dont l’artiste cherche à rendre compte par des moyens plastiques et narratifs.

Une scénographie immersive

Louisa Marajo - « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète
Louisa Marajo – « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète

L’installation que Louisa Marajo développe dans la salle de médiation du Crac traduit cette ambition par une scénographie immersive pensée spécifiquement pour l’espace. Le visiteur pénètre dans un environnement qui tient à la fois du banquet de science-fiction, de la criée onirique et de l’atmosphère des fonds marins. Cette superposition de références crée un espace mental plutôt qu’un décor réaliste. On y retrouve les éléments constitutifs du travail de l’artiste : des images photographiques, des textes poétiques qu’elle écrit comme une autre manière de voyager dans son imaginaire, une série de sculptures et d’objets qui matérialisent des formes hybrides, situées entre le familier et l’étrange. La scénographie fonctionne par accumulation et juxtaposition, sans hiérarchie nette entre les médiums. Les sculptures côtoient les textes, les objets dialoguent avec les images. Cette horizontalité reflète la démarche de l’artiste, qui refuse de séparer le documentaire du fictionnel, l’observation du rêve, le réel du symbolique.

Un voyage martien comme miroir terrestre

Louisa Marajo - « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète
Louisa Marajo – « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète

L’installation se construit autour d’un étrange et onirique voyage martien, comme si la découverte du monde de la pêche méditerranéenne passait par un détour cosmique. Cette proposition peut surprendre. On pourrait s’attendre à une restitution ancrée dans le quotidien du Grau-du-Roi, documentant les gestes des pêcheurs, les techniques et les difficultés du métier. Louisa Marajo choisit un autre chemin. Elle fait de Mars une métaphore de l’altérité, un espace où projeter nos interrogations sur la survie, l’adaptation, la relation à un environnement hostile. Ce déplacement spatial permet de voir autrement la situation des pêcheurs méditerranéens, confrontés eux aussi à un milieu qui se transforme, à des ressources qui s’épuisent, à un avenir incertain. Le court-métrage « Rêve éveillé, chemin initiatique », pièce maîtresse de l’installation, intègre les images captées pendant la résidence dans cette narration qui emprunte au récit initiatique et au voyage spatial. Ce choix fonctionne aussi comme une moquerie ironique à destination de celles et ceux qui, comme Elon Musk, envisagent la fuite spatiale comme solution à une politique de terre brûlée.

Louisa Marajo – « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète

L’artiste explicite elle-même cette démarche : « Rêve éveillé, chemin initiatique, ce film est un hommage à ce rapport singulier à la mer-nature aimée à qui nous devons tout, un hommage à la passion de la pêche, ce monde menacé aujourd’hui par ce changement d’époque que nous vivons. Quel chemin prendre ensemble, afin de ne pas devenir hors-sol et tenter de rester connecté.e.s et relié.e.s à cet élément primordial, nourricier et essentiel, ce fragment de nous-même qu’incarne la mer, espace magique irremplaçable (…). Quel chemin prendrons-nous ensemble ? » Cette citation révèle la dimension politique du projet. Il ne s’agit pas seulement de rendre hommage à un métier ou de documenter une pratique en voie de disparition. L’artiste pose la question de notre ancrage terrestre, de notre capacité à rester reliés aux éléments naturels dans un contexte de bouleversement climatique et technologique. La métaphore martienne n’est pas une fuite mais un miroir : elle nous renvoie l’image d’une humanité potentiellement « hors-sol », coupée de ses environnements nourriciers.

Entre formes organiques et artefacts techniques

La scénographie très réussie organise ces différents éléments dans une circulation fluide. Les visiteurs se déplacent librement entre les sculptures, les images, les textes et le film. Cette liberté de parcours correspond à l’approche de l’artiste, qui privilégie les associations d’idées plutôt que les démonstrations linéaires. Les sculptures et objets présentés prolongent visuellement l’univers du film. Certains évoquent des formes organiques, d’autres des artefacts techniques. Leur matérialité ambiguë brouille les repères : s’agit-il de fragments naturels ou de constructions humaines ? De vestiges d’un monde passé ou de prototypes d’un monde à venir ? Cette indétermination invite à penser ensemble le biologique et le technologique, le passé et le futur, la mer et l’espace.

Louisa Marajo – « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète

Une résonance maritime et méditerranéenne

La présentation de « La solidarité des destins » pendant Escale à Sète renforce la portée du projet. Le travail de Louisa Marajo s’inscrit parfaitement dans une perspective qui tisse des liens entre Caraïbe et Méditerranée, entre mémoires coloniales et urgences écologiques, entre pratiques professionnelles locales et questionnements planétaires.

Louisa Marajo - « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète
Louisa Marajo – « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète

L’exposition confirme la maturité d’une démarche artistique qui s’affirme depuis plusieurs années. Louisa Marajo continue de travailler la mer comme élément de métamorphose liquide et vecteur de mémoires, mais elle élargit son champ d’investigation. Après avoir exploré la prolifération des sargasses comme symptôme du dérèglement climatique dans la Caraïbe, elle aborde ici les transformations du monde de la pêche en Méditerranée. Ces deux contextes différents se rejoignent dans une même préoccupation : comment matérialiser la mer à l’heure du changement climatique ? Comment représenter un élément en mutation, un espace dont les équilibres se défont ? La réponse de l’artiste passe par la construction d’univers hybrides, où se mêlent l’observation documentaire et la fiction spéculative, le réel et le rêve, le local et le cosmique.

Louisa Marajo - « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète
Louisa Marajo – « La solidarité des destins » au Crac Occitanie, Sète

« La solidarité des destins » confirme la pertinence de l’approche de Louisa Marajo, qui refuse de séparer les enjeux esthétiques des questions politiques et écologiques. En plaçant la mer au centre de son travail, l’artiste ne fait pas un choix thématique mais pose une question fondamentale : comment habiter un monde en transformation ? Comment maintenir des liens avec les éléments naturels quand tout se dérègle ? Le voyage martien qu’elle propose n’est pas une échappatoire mais une invitation à voir autrement notre propre planète, à comprendre que nous sommes déjà, en un sens, des explorateurs d’un monde nouveau, d’une Terre qui ne cesse de nous devenir étrangère.

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