lundi 3 octobre 2022

Contre-Nature – La céramique, une épreuve du feu au MOCO Panacée

Avec : Caroline Achaintre, Salvatore Arancio, Sylvie Auvray, Julie Béna, Jessica Boubetra, Gisèle Buthod-Garçon, Marianne Castelly, Cyril Chartier-Poyet, Johan Creten, Roberto Cuoghi, Michel Gouéry, Takuro Kuwata, Claire Lindner, Simon Manoha, Nitsa Meletopoulos, Marlène Mocquet, Sandrine Pagny, Aneta Regel, Brian Rochefort, Sterling Ruby, Elsa Sahal, Mathilde Sauce, Katrina Schneider, Elmar Trenkwalder, Tamara Van San, Marion Verboom, Anne Verdier, Vertigo, Nick Weddell et Anne Wenzel


Avec « Contre-Nature – La céramique, une épreuve du feu », le MO.CO. présente à la Panacée une exposition magistrale qui se « concentre sur le modelage » et qui propose un regard singulier et passionnant sur « le corps-à-corps avec la matière » qu’entretiennent les artistes contemporains sélectionnés.

Dans leur texte d’introduction, les commissaires (Caroline Chabrand et Vincent Honoré, assistés de Deniz Yoruc) soulignent que « Contre-Nature » n’ambitionne absolument pas de « déployer une histoire exhaustive de la céramique », mais de s’intéresser à « son rapport contradictoire au “naturel” ».

« Contre-Nature » emprunte son titre à celui en anglais (Against Nature) du roman À rebours de Joris-Karl Huysmans, paru en 1884 et souvent considéré comme un manifeste de l’esprit décadent qui émerge à la fin XIXe siècle. Le texte que signe Numa Hambursin (directeur du MO.CO.) pour le catalogue met en exergue une citation de cet ouvrage :

« Après les fleurs factices singeant les véritables fleurs, il voulait des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses ».

Pour illustrer ce « rapport contradictoire au “naturel” », les commissaires ont choisi de regrouper les artistes en trois « climats » formels.

Le premier est défini par Vincent Honoré comme « un horizon tropical, foisonnant, très végétal ». Le second est, dit-il, « rocailleux. Là, c’est plutôt le feu qui apparaît, avec des tons laiteux, des tons de bois ». Quant au troisième, « c’est un rapport à la culture, à la monumentalité et au conte »…

Le texte d’introduction, intitulé La matière, est plus explicite :

« Le premier climat explore la relation antinaturaliste de la céramique quand elle génère une nature plus vraie que nature. Les couleurs explosent, révèlent la céramique et l’émaillage comme un art fauve de pigments, de valeurs chromatiques (Tamara Van San), de tonalités détonantes (Takuro Kuwata, Sandrine Pagny, Brian Rochefort, Mathilde Sauce, Katrina Schneider, Nick Weddell). Les formes se font végétales, sexuelles, foisonnantes, tropicales (Salvatore Arancio, Marianne Castelly, Claire Lindner, Sterling Ruby, Elsa Sahal, Marion Verboom).

Le deuxième climat est aride et minéral. La cuisson par le feu apparaît, et réveille un émaillage terreux, boisé ou laiteux (Gisèle Buthod-Garçon, Cyril Chartier-Poyet, Simon Manoha, Anne Verdier), des tons de brasier, des formes grotesques (Roberto Cuoghi). La matière est en fusion (Aneta Regel). Elle se transforme pour s’incarner en trognes grimaçantes, en bestioles hagardes (Caroline Achaintre, Sylvie Auvray).

Enfin, le dernier climat s’assombrit pour embrasser des installations souvent imposantes se jouant des codes narratifs du monument (Jessica Boubetra, Elmar Trenkwalder, Duo Vertigo), des mascarades (Julie Béna, Johan Creten, Michel Gouéry) ou du conte (Nitsa Meletopoulos, Marlène Mocquet, Anne Wenzel) ».

La grande salle qui inaugure le parcours de l’exposition rassemble l’essentiel des pièces aux « formes végétales, sexuelles, foisonnantes, tropicales » et aux « tonalités détonantes ». La petite salle au fond de la première galerie et celles qui ouvrent dans la deuxième coursive évoquent peu ou prou le deuxième climat. C’est dans le vaste espace aux colonnes et dans ses deux annexes que l’on découvre les œuvres qui ont un rapport « à la culture, à la monumentalité et au conte ».

Toutefois, cette architecture en trois climats ne se reflète qu’imparfaitement dans le parcours de l’exposition… La mise en espace vient parfois « perturber » cette construction. C’est notamment le cas de l’extraordinaire et sombre installation d’Anne Wenzel qui s’intercale et fait un étonnant contraste après la flamboyante première séquence. C’est aussi le cas pour les superbes pièces non émaillées et cuites au bois pendant 10 jours de Simon Manoha qui relèvent clairement du second climat. On les retrouve en toute fin de parcours dans une confrontation avec les porcelaines de Nitsa Meletopoulos.

Simon Manoha - Contre-Nature au MoCo Panacée - Vue de l'exposition salle 08
Simon Manoha – Contre-Nature au MoCo Panacée – Vue de l’exposition salle 08

Très ternaire, le parcours de « Contre-Nature » est ponctué par trois focus sur des artistes qui disposent d’espaces particuliers pour leurs installations. On a déjà évoqué le sombre et angoissant Silent Landscape (2006) de Anne Wenzel. Inspiré par les conséquences apocalyptiques de l’ouragan Katrina en 2005, ce paysage silencieux fait un curieux écho à « Pourrir dans un monde libre » de Max Hooper Schneider qui occupait dernièrement la Panacée.

Anne Wenzel - Contre-Nature au MoCo Panacée - Vue de l'exposition salle 02
Anne Wenzel – Contre-Nature au MoCo Panacée – Vue de l’exposition salle 02

Dans la seconde coursive, un espace spécifique est consacré à l’accrochage d’une série de 15 masques de Sylvie Auvray et à la présentation de trois ensembles récents de céramiques cuites au feu de bois. Ils sont posés sur d’imposants socles produits pour l’exposition, cailloux disproportionnés couverts d’une peinture métallisée pour voiture dont les reflets bleus-mauves contrastent étonnamment avec une des vitrophanies de « Permafrost » qui réapparaissent avec bonheur.

Sylvie AuvrayContre-Nature au MoCo Panacée – Vue de l’exposition salle 05

Le troisième accent est porté sur une installation envoûtée de Marlène Mocquet, dans la salle triangulaire qui ouvre sur l’espace à colonnes. Dans la pénombre, sur un tas de gravier qui pourrait évoquer une tombe, elle conte une histoire féerique et ensorcelée à partir de plusieurs pièces de son monde enchanté, mais aussi moqueur, torturé et un brin cruel qui n’est pas sans rappeler l’univers de Jérôme Bosch…

Marlène MocquetContre-Nature au MoCo Panacée – Vue de l’exposition salle 07

Le dispositif scénographique imaginé par le studio montpelliérain Mr. & Mr. segmente avec habileté et élégance les deux grandes salles de La Panacée.

Construits à partir de blocs de ciment noir pour l’aménagement des jardins, de longs podiums sont couverts de panneaux de fibres-gypse. Leur teinte blanc cassé adoucit la lumière, absorbe les ombres et valorise parfaitement la richesse chromatique des pièces exposées. Ces plateaux sont eux-mêmes rythmés par des séquences de différentes hauteurs et longueurs. En conséquence, ils offrent des espaces qui individualisent les propositions artistiques ou qui suggèrent des dialogues et des confrontations entre certaines sculptures. Évitant ainsi la monotonie d’une présentation foisonnante et abondante, ces ruptures permettent au regard de circuler sans lassitude et de s’arrêter plus longuement sur les œuvres et de les contempler dans toutes leurs dimensions.

Le caractère minimaliste de ces matériaux industriels contraste discrètement avec l’exubérance des formes et des couleurs des sculptures exposées. En assurant une uniformité élégante et une neutralité sobre des socles, ils offrent en outre une évidente économie de moyens et devraient sans difficulté pouvoir être sur-cyclés à l’issue de l’exposition.

La mise en lumière combine adroitement des différents projecteurs, des rampes d’éclairage et dans la dernière partie la lumière naturelle. Sans aucune ombre, quelles que soient les formes modelées, sans, quelles que soient les techniques de glaçure et d’émaillage, les sculptures exposées sont remarquablement mises en valeur.

Dans les coursives, on retrouve avec beaucoup de plaisir les vitrophanies installées pour « Permafrost ». Quelques échos enrichissants et probablement inattendus se construisent avec certaines propositions plastiques. Plus globalement, elles participent discrètement à la suggestion d’un « paysage mystérieux, inquiétant, hallucinatoire et paradoxal » que les commissaires ont souhaité pour « Contre-Nature ».

La densité des œuvres exposées (plus de 200) rendait très difficile la présence de cartels pour chaque pièce. Ils sont donc regroupés dans un document disponible à l’accueil et téléchargeable depuis le site du MO.CO.

Un catalogue édité chez Silvana Editoriale accompagne « Contre-Nature – La céramique, une épreuve du feu ». La création graphique est signée par Pauline Desombre. Le texte des commissaires (La matière) est prolongé par une conversation très intéressante de Vincent Honoré avec Sylvie Auvray, Claire Linder et Elsa Sahal.
Reprenant un principe inauguré pour le catalogue de « Possédé·e·s », un portfolio présente une sélection d’œuvres exposées pour chaque artiste avec de très belles vues de détails. Les brèves notes biographiques insistent très justement sur les techniques mises en œuvre par les artistes.

Le texte d’introduction que signe Numa Hambursin pour cette première exposition sous sa direction artistique sonne plus comme un manifeste de ses intentions pour la programmation à venir et l’expression de son regard (jugement ?) sur l’art contemporain. Celles et ceux qui le connaissent ne seront pas surpris de lire dans cet essai ciselé quelques saillies sur de précédentes soumissions aux « avanies d’une avant-garde » et au « mépris des séides de la table rase »… ou encore sur « un reflux du concept et de la raison au profit de l’expérience charnelle et de l’indicible ».

On retrouve des extraits de la contribution du directeur général du MO.CO. et celle des commissaires dans un livret à la disposition du visiteur. Ces deux textes sont complétés par un glossaire qui définit la plupart des termes techniques de la céramique.

Longtemps délaissée et parfois vouée aux gémonies, la céramique connaît depuis quelques années un fort regain d’intérêt. En témoigne un article de Roxana Azimi, publié en décembre dernier dans Le Monde (Marché de l’art : le triomphe de la céramique contemporaine).

On se souvient de l’importante exposition « Ceramix – De Rodin à Schütte » présentée à La maison rouge et à la Manufacture de Sèvres par Camille Morineau et Lucia Pesapane au printemps 2016 et l’hiver dernier, de l’imposante et trans-historique proposition « Les Flammes. L’Âge de la céramique » au Musée d’Art Moderne de Paris, sous le commissariat de Anne Dressen.

L’intérêt renouvelé des institutions et du marché à l’égard de la céramique contemporaine ne doit pas faire oublier les nombreux artistes, galeristes, lieux de résidences, ou encore le réseau national des centres de la céramique qui n’ont jamais cessé d’œuvrer pour ce médium trop longtemps considéré comme le parent pauvre de l’art contemporain.

Si l’on retrouve certains artistes présents dans « Ceramix » (Johan Creten, Elsa Sahal, Anne Wenzel, Marlène Mocquet, Elmar Trenkwalder) et dans « Les Flammes » (Caroline Achaintre, Sylvie Auvray, Johan Creten, Roberto Cuoghi, Takuro Kuwata, Sterling Ruby, Elsa Sahal, Elmar Trenkwalder, Anne Verdier, Nick Weddell), « Contre-Nature – La céramique, une épreuve du feu » fait une large place à des artistes plus jeunes. En concentrant son attention sur le « modelage et le corps-à-corps avec la matière », le projet présenté à La Panacée offre un regard plus aigu où « la transformation – réelle et symbolique – est au cœur de l’exposition ».

Sa réussite tient à l’originalité de son propos, mais aussi, et surtout, à la qualité des œuvres sélectionnées, à l’engagement des artistes, des commissaires et des équipes du MO.CO. « Contre-Nature » doit également beaucoup à la scénographie discrète mais essentielle du studio Mr. & Mr.

Après « L’épreuve des corps », Caroline Chabrand et Vincent Honoré signent avec cette épreuve du feu un nouveau commissariat et un accrochage d’exception. Au-delà de leur complicité, elle et il démontrent toute leur maîtrise des espaces souvent compliqués que réserve l’ancien Collège royal de médecine.

La céramique contemporaine a été assez régulièrement montrée dans la région, mais rares sont les expositions qui lui ont été très majoritairement dédiées. On se souvient bien entendu de « La Traversée », une invitation lancée à Johan Creten au CRAC à Sète dans le cadre de « Les premiers seront les derniers » qui annonçait le départ de Noëlle Tissier fin 2016-début 2017. Certains gardent peut-être en mémoire quelques traces de « Perturbations » qui présentait en 2012 un parcours céramique et verre contemporain au musée Fabre, dans les collections d’art décoratif à l’Hôtel de Cabrières-Sabatier. Plus rares sont certainement celles et ceux qui se rappellent « Barock » au Château Borély à Marseille, une proposition de Sextant et plus (aujourd’hui Fræme) accueillie par Christine Germain…

Après l’inauguration de la Nendo Galerie il y a quelques semaines à Marseille, « Contre-Nature – La céramique, une épreuve du feu » marque une forte présence de la céramique contemporaine dans le midi qui sera renforcée avec l’ouverture prochaine (le 27 mai) de « Toucher terre, l’Art de la sculpture céramique » à la Villa Datris à L’Isle-sur-la-Sorgue…

Faut-il ajouter qu’un ou plusieurs passages par La Panacée sont absolument inévitables avant le 4 septembre prochain ?

En savoir plus :
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