Présentée jusqu’au printemps prochain, l’exposition « À Vincent : un conte d’hiver », conçue par Jean de Loisy, nouveau directeur artistique de la Fondation Vincent van Gogh Arles, propose avec Margaux Bonopera un parcours construit autour de la correspondance du peintre néerlandais durant son séjour provençal. Le projet se déploie comme une adresse — au sens épistolaire — au peintre. Construite à partir de ses lettres, de ses préoccupations esthétiques et existentielles durant les années arlésiennes, l’exposition convoque vingt-deux artistes modernes et contemporainspour en prolonger, déplacer ou commenter certains motifs. L’intention serait ainsi de réaliser ainsi e vœu de Van Gogh de devenir « un anneau dans la chaîne des artistes ».
Si la tentative d’établir un dialogue avec les interrogations de Vincent – sur le portrait, la couleur, la lumière, la place de l’atelier et la nature – apparaît légitime, elle demeure néanmoins assez attendue. L’ambition de construire un « conte » peut interroger…
Car si les figures convoquées se distinguent, pour beaucoup, par leur singularité ou leur éclat, le parcours ne semble ni adopter la structure narrative du conte ni en développer l’étrangeté, le merveilleux, l’ambiguïté symbolique ou la portée philosophique. Le récit proposé demeure plutôt un assemblage discursif, rigoureux, souvent éclairant, mais rarement traversé par une nécessité poétique ou par cette force émotionnelle qu’appelle habituellement le mot « conte ».

Le parcours se construit à partir de citations puisées dans la correspondance de Van Gogh avec Theo, plus ponctuellement avec Albert Aurier, Émile Bernard ou Arnold Koning. De ces extraits émergent plusieurs axes thématiques qui structurent la lecture des œuvres : « Des paysages qu’il faudrait faire », « De la figure et encore de la figure », « Nécessité absolue d’un nouvel art de la couleur », « Avoir son atelier dans le midi »…, pour reprendre celles du catalogue.
Chaque salle se présente ainsi comme l’illustration d’une préoccupation du peintre, au risque parfois de voir certaines œuvres fonctionner comme de simples commentaires, quelquefois un peu trop attendus. L’ensemble réunit par ailleurs des œuvres comme des ensembles autonomes, donnant le sentiment d’« expositions dans l’exposition ».

Le dialogue s’avère particulièrement pertinent lorsque les artistes ont directement travaillé avec l’œuvre ou la figure de Van Gogh. Le rébus monumental de Gérard Collin-Thiébaut déployé sur la verrière de la Fondation constitue un portrait symbolique inventif du peintre, mêlant lettres, pièces de monnaie néerlandaises et références à Dickens.

Dans le bureau de l’ancien directeur de la Banque de France, l’artiste poursuit durant toute l’exposition la copie manuscrite des lettres arlésiennes de Van Gogh. Ce geste patient entre en résonance avec une lettre authentique adressée à Gauguin, prêtée par le musée Réattu, mais aussi avec sa série des Transcriptions, puzzles reproduisant des tableaux de maîtres.







Un peu plus loin, Isidore Isou – à travers le Dépassement lettriste (impressionniste) de la dimension de Van Goghet les Commentaires sur Van Gogh– avance une lecture radicale. Pour le fondateur du lettrisme, la correspondance de Van Gogh prouve que « sa peinture ne lui suffisait pas ».




Anselm Kiefer occupe une place singulière dans le parcours. À dix-sept ans, en 1963, le futur peintre allemand obtient une bourse pour suivre les traces de Van Gogh des Pays-Bas à la Provence. Les dessins réalisés durant ce voyage, présentés dans un couloir, révèlent l’influence formelle du maître néerlandais sur le jeune artiste.





Un surprenant reportage vidéo réalisé en 1964 vient documenter ce périple. Au paravent, trois portraits d’habitantes de Fourques et d’Arles, accrochés à proximité d’un tableau de Vincent, témoignent d’un compagnonnage précoce, dont l’influence n’a cessé de traverser l’œuvre de Kiefer.

La confrontation de ces portraits de Kiefer avec les trois bustes en laiton de Hans Josephsohn et la Tête de femme(1885) prêtée par le Van Gogh Museum d’Amsterdam constitue l’un des moments forts de l’exposition.





Les sculptures de Josephsohn partagent avec la peinture de Van Gogh cette attention à la condition humaine et cette présence obtenue par l’accumulation de matière. Les traces de doigts sur le bronze rappellent les touches épaisses de Van Gogh, qui cherchait moins la perfection formelle que l’expression d’une condition sociale.

Autre dialogue réussi : celui d’Ann Veronica Janssens et Martin Boyce dans la salle consacrée à la couleur et à la lumière. Les Gaufrettes de Janssens, panneaux de verre coloré dont les effets varient selon la position du visiteur et l’évolution de la lumière naturelle, incarnent cette recherche de l’instabilité perceptive que poursuivait Van Gogh.





Le mobile de Boyce, Your Sky All Hung with Jewels(2024), avec son grand disque de métal évoquant les soleils provençaux du peintre, se libère du poids des matériaux industriels pour créer une forme poétique en suspension.

En fin de parcours, les aquarelles réalisées par Simone Fattal durant l’été 2025 spécialement pour l’exposition offrent un autre temps fort. Disposées par l’artiste elle-même autour des Tournesols fanés(1887) – second prêt du musée d’Amsterdam –, ces œuvres fragiles établissent un lien direct entre peinture et poésie.







La touche économe de Fattal, proche de la calligraphie, dialogue avec l’urgence expressive de Van Gogh. Les fleurs deviennent ici, comme chez le peintre néerlandais, à la fois sujet intime et source d’inspiration chromatique.





Gustave Fayet, artiste-collectionneur qui contribua à la reconnaissance de Van Gogh, est présent dans cette même salle avec ses recherches florales. Ses buvards, où l’eau et la couleur se développent de manière capillaire sur du papier poreux, témoignent d’une liberté matérielle qui annonce certaines pratiques contemporaines.

La conclusion confiée à Jacopo Benassi avec Anti Trojan Horse(2025) – accumulation d’œuvres encadrées, sanglées sur un chariot porte-tableaux – évoque les bagages mentionnés par Van Gogh dans sa dernière lettre avant de quitter Saint-Rémy.









Cette installation précaire, qui peut évoquer autant une barricade qu’un déménagement d’atelier, s’accompagne d’une citation de René Char : « Le pas de Vincent s’éteint dans la neige qui crie. Le peintre est reparti, mais vers l’image muette comme si la peinture ne connaissait pas d’autre expression. »

Si certains ensembles fonctionnent admirablement – les photographies et la vidéo Ruth Drawing Picasso(2009) de Rineke Dijkstra, les installations mentales de Mark Manders avec ses sculptures, ses journaux factices et ses compositions jaunes –, d’autres rapprochements paraissent plus convenus.










Les spectaculaires paysages d’Harold Ancart, qui convoqueraient selon le cartel Cézanne et le post impressionnisme, n’apportent pas de lecture véritablement nouvelle. Certaines œuvres de Louise Sartor sur carton, malgré leurs qualités formelles, peinent à dépasser le statut d’illustration.

L’exposition révèle néanmoins quelques découvertes notables. Les dessins de James Castle (1899-1977), artiste sourd américain qui représentait inlassablement l’intérieur de sa ferme de l’Idaho avec de la suie et des papiers de récupération, constituent une véritable exposition dans l’exposition.







Son désir d’installer ses œuvres, de créer des dispositifs avec des personnages de carton faisant office de visiteurs imaginaires, résonne avec le projet de la « maison jaune ». De même, les peintures de Dominique Ferrat, artiste qui a développé son travail à l’écart pendant plus de quarante ans, s’imposent par leur présence singulière.

Le parcours consacre également une place importante à la correspondance elle-même. Une vitrine présente diverses éditions des lettres, depuis la publication pionnière d’Ambroise Vollard en 1911 jusqu’à l’édition critique complète en six volumes de 2009.

« À Vincent : un conte d’hiver » apparaît comme une exposition parfaitement maîtrisée, fluide dans son déroulement, cohérente dans son propos, comme un épisode des Regardeurs ou de L’art est la matière que diffusait France Culture… Elle porte la marque de l’éloquence et de et la volubilité propre à Jean de Loisy. Sa faconde, la séduction et la théâtralité de son propos lors de la visite de presse tranchaient avec la mesure, la retenue de Bice Curiger et son œil toujours interrogatif. Cette dernière parsemait ses expositions de moments inattendus, parfois décapants, où l’esprit des meilleurs numéros de Parkett était quelquefois dans l’air.

Cette fluidité du propos ne se fait-elle pas au détriment d’une certaine part de risque ou de surprise ? L’exposition fonctionne efficacement, mais sans véritablement bouleverser le regard ou proposer une lecture radicalement neuve de l’héritage de Vincent. Les œuvres dialoguent poliment avec les citations choisies, illustrant plus qu’elles n’interrogent. On ressort de ce « conte d’hiver » avec le sentiment d’avoir assisté à une démonstration élégante plutôt qu’à une véritable aventure du regard.
« À Vincent : un conte d’hiver » ne parvient vraiment pas à susciter des surprises ou des émotions comparables à celles provoquées par « La Haute Note Jaune », « Nature humaine – Humaine nature », « Souffler de son souffle », « Très traits » ou encore l’inoubliable « La Vie simple – Simplement la vie/Songs of Alienation » qui ont enchanté les hivers arlésiens ces dernières années… Le conte promis reste à écrire.
En savoir plus :
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